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Page 1
Les _Fleurs du Mal_ se présentaient comme un bouquet poétique
composé de fleurs rares et vénéneuses d'un parfum encore ignoré. Ce fut
un succès--succès d'ailleurs préparé par la _Revue des Deux-
Mondes_ qui, en accueillant un an auparavant quelques poésies de
Baudelaire, avait mis sa responsabilité à couvert par une note
singulièrement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait
fort à une réclame déguisée:
« Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, disait-elle, c'est
l'expression vive, curieuse, même dans sa violence, de quelques
défaillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni
les discuter, on doit tenir à connaître comme un des signes de notre
temps. Il nous semble, d'ailleurs, qu'il est des cas où la publicité
n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence
d'un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se
fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »
C'était se méprendre étrangement que de compter sur la publicité pour
amener Baudelaire à résipiscence; le parquet impérial ne prit pas tant
de ménagements. Le livre à peine paru, fut déféré aux tribunaux. Tandis
que Baudelaire se hâtait de recueillir en brochure les articles
justificatifs d'Edmond Thierry, Barbey d'Aurevilly, Charles Asselineau,
etc..., il sollicitait l'amitié de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout
récemment poursuivi pour avoir écrit _Madame Bovary_), des moyens
de défense dont les minutes ont été conservées et dont il transmettait
la teneur à son avocat, Me Chaix d'Est-Ange. Sur le réquisitoire de M.
Pinard (alors avocat général et plus tard ministre de l'Intérieur), le
délit d'offense à la morale religieuse fut écarté, mais en raison de la
prévention d'outrage à la morale publiques et aux bonnes moeurs, la
Cour prononça la suppression de six pièces: _Lesbos, Femmes damnées,
le Lethé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Métamorphoses du
Vampire,_ et la condamnation à une amende de l'auteur et de
l'éditeur (21 août 1857).
Le dommage matériel ne fut pas considérable pour Malassis; l'édition
était presque épuisée lors de la saisie.
Tout d'abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouvé dans ses
papiers le brouillon de divers projets de préfaces qu'il abandonna lors
de la réimpression à la fois diminuée et augmentée des _Fleurs du
Mal_ en 1861. Cette mutilation de sa pensée par autorité de justice
avait eu pour résultat de rendre les directeurs de journaux et de
revues très méfiants à son égard, lorsqu'il leur présentait quelques
pages de prose ou des poésies nouvelles; sa situation pécuniaire s'en
ressentit. Il travaillait lentement, à ses heures, toujours préoccupé
d'atteindre l'idéale perfection et ne traitant d'ailleurs que des
sujets auxquels le grand public était alors (encore plus
qu'aujourd'hui) complètement étranger.
Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils
académiques laissés vacants par la mort de Scribe et du Père
Lacordaire, il était, dans sa pensée, de protester ainsi contre la
condamnation des _Fleurs du Mal._ L'insuccès de Baudelaire à
l'Académie n'était pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de
Vigny et Sainte-Beuve, lui conseillèrent de se désister, ce qu'il fit
d'ailleurs en des termes dont on apprécia la modestie et la convenance.
On a beaucoup parlé de la vie douloureuse de Baudelaire: manque
d'argent, santé précaire, absence de tendresse féminine, car sa
maîtresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son «
vase de tristesse », n'était qu'une sotte dont le coeur et la pensée
étaient loin de lui. Son seul esprit, son méchant esprit était de
tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle était
charmante, nous dit Théodore de Banville, « elle portait bien sa brune
tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée
et dont la démarche de reine pleine d'une grâce farouche, avait à la
fois quelque chose de divin et de bestial ». Et Banville ajoute: «
Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand
fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement; il lui
disait des vers dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là
peut-être le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles
détonneraient, sans doute, dans l'ardente symphonie que chante sa
beauté; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas et
s'étonne d'être adorée au même titre qu'une belle chatte. »
Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beauté,
car depuis longtemps, peut-être depuis toujours, il avait senti qu'il
était seul auprès d'elle, que les hommes sont irrévocablement seuls.
Personne ne comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nous-
mêmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois
sa sensibilité était d'autant plus profonde qu'elle semblait moins
apparente. Rien ne la révélait. Il avait l'air froid, quelque peu
distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son
épaisse chevelure sombre, son élégance, son intelligence,
l'enchantement de sa voix chaude et bien timbrée, plus encore que son
éloquence naturelle qui lui faisait développer des paradoxes avec une
magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magnétisme personnel
qui se dégageait de toutes les impressions refoulées au-dedans de lui,
le rendaient extrêmement séduisant. Hélas! toutes ces belles qualités
ne le servirent point--du moins financièrement--il ignorait l'art de
monnayer son génie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d'autres,
il se trouva desservi par sa fierté, sa délicatesse, par le meilleur de
lui-même.
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