Le legs de Caïn by Leopold Ritter von Sacher-Masoch


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Page 35

Autant la baronne �tait indulgente pour elle-m�me, autant elle se
montrait s�v�re pour autrui; elle d�pouillait sans scrupule; mais le
sens moral s'�veillait chez elle d�s qu'elle se sentait l�s�e, si peu
que ce f�t. Il fallait la voir alors fulminer des mal�dictions contre
les coupables! Un de ses fermiers, ruin� par la gr�le ou par un
incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se
tordait les mains en s'�criant:--D�sormais, je ne me fierai � personne,
non, � personne! Moi qui vous croyais honn�te homme! N'est-ce pas,
Hermine? toi aussi, tu le croyais honn�te? Et maintenant vous descendez
au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma
pr�sence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussit�t
d'�tre honn�te. H�las! bien d'autres que Warwara voient un sot dans
chacun des pauvres h�res qu'ils ran�onnent et un fripon en celui qui
leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos cr�anciers ne
sont-ils pas toujours � nos yeux des bourreaux et nos d�biteurs des
coquins? Demander � Warwara un peu de piti� pour des paresseux, des
prodigues, des maladroits, c'e�t �t� vraiment trop exiger d'une femme
raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse � se reprocher; la
sensibilit� ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-m�mes devenaient
au besoin singuli�rement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les
e�t exasp�r�s, mais le spectacle d'une ex�cution ne les chatouillait que
tr�s-agr�ablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur
que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc
ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait m�me une telle
intr�pidit� lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un
jour victime de son h�ro�sme.

Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand
faiseur de projets, qui b�tissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter
demain une boulangerie � vapeur, quitte � d�molir le tout d�s que lui
souriait un nouveau syst�me, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la
premi�re sorte, occup� tant�t de l'invention d'un vaisseau perfectionn�,
tant�t de celle d'un canon ou d'un ballon mod�le, eut le malheur de
d�couvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre � faire de la
porcelaine. Aussit�t le projet d'une fabrique de porcelaine germa
et m�rit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour
l'effectuer. Il rendit visite � sa voisine et d�veloppa ses id�es d'une
fa�on qui s�duisit apparemment la baronne, car celle-ci n'h�sita pas �
lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au
bout d'un an. Bien que le bon jeune homme e�t �t� contraint d'�crire
douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis
de faire l'�loge de son obligeante voisine.

Les constructions avan�aient; il se procura des machines, prit des
ouvriers; mais, avant le terme �chu, il lui fallut encore emprunter
trois mille florins, ce qui ne l'emp�cha pas d'�tre oblig� de s'arr�ter
peu apr�s, faute de ressources. L'�ch�ance vint: il dut demander un
d�lai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze
mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel � sa patience, elle se
montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables
dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus
embarrass�, Warwara n'h�sita pas ensuite � faire saisir la for�t et le
moulin. Elle gagna encore dix mille florins � cette saisie. Plus que
jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa
fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une f�e bienfaisante
et procura cinq mille florins pour lesquels le propri�taire souscrivit
un billet de six mille, qui en deux ann�es s'�leva jusqu'� douze mille,
sans que la fabrique p�t �tre encore mise en activit�. Au jour de
l'�ch�ance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable
femme du cercle, comme il l'avait longtemps nomm�e, faire main-basse sur
la m�tairie, les troupeaux, les p�turages et enfin sur la fabrique. Il
se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait
trouv� du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement,
l'exploitation lui co�ta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer
certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier
emprunt de ce constructeur de ch�teaux en Espagne. La seigneurie, la
terre furent vendues par autorit� de justice; ensemble elles valaient
bien quarante mille florins; les ench�res cependant n'atteignirent pas
cette somme, ou plut�t � la premi�re et � la seconde ench�re aucun
acheteur ne se pr�senta. � la troisi�me, la plus aimable femme du cercle
offrit deux mille florins, et la propri�t� lui fut adjug�e. Alors
seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent m�me
tr�s-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet
d'une ogresse qui avait d�vor� le pauvre nain membre par membre, comme
on mange un artichaut feuille � feuille. Un instant il forma le supr�me
projet de mettre le feu � sa maison, mais il s'en tint finalement �
celui de partir pour Baden, o� le r�teau du croupier balaya son dernier
sou. On le revit dans le pays quelque temps apr�s, d�guenill�, en bottes
trou�es. Ainsi v�tu, il osa se pr�senter dans le salon de la baronne:

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Books | Photos | Paul Mutton | Fri 16th Jan 2026, 0:02