Colomba by Prosper Mérimée


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Page 35

�Charles-Baptiste! le christ re�oive ton �me! -- Vivre, c'est
souffrir. Tu vas dans un lieu -- o� il n'y a ni soleil ni
froidure. -- Tu n'as plus besoin de ta serpe, -- ni de ta lourde
pioche. -- Plus de travail pour toi. -- D�sormais tous tes jours
sont des dimanches. -- Charles Baptiste, le christ ait ton �me! --
Ton fils gouverne ta maison. -- J'ai vu tomber le ch�ne --
dess�ch� par le Libeccio. -- J'ai cru qu'il �tait mort. -- Je suis
repass�e, et sa racine -- avait pouss� un rejeton. Le rejeton est
devenu un ch�ne, -- au vaste ombrage. -- Sous ses fortes branches,
Maddel�, repose-toi, -- et pense au ch�ne qui n'est plus.�

Ici Madeleine commen�a � sangloter tout haut et deux ou trois
hommes qui, dans l'occasion, auraient tir� sur des chr�tiens avec
autant de sang-froid que sur des perdrix, se mirent � essuyer de
grosses larmes sur leurs joues basan�es.

Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s'adressant
tant�t au d�funt, tant�t � sa famille, quelquefois, par une
prosopop�e fr�quente dans les ballate, faisant parler le mort lui-
m�me pour consoler ses amis ou leur donner des conseils. � mesure
qu'elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime; son
teint se colorait d'un rose transparent qui faisait ressortir
davantage l'�clat de ses dents et le feu de ses prunelles
dilat�es. C'�tait la pythonisse sur son tr�pied. Sauf quelques
soupirs, quelques sanglots �touff�s, on n'e�t pas entendu le plus
l�ger murmure dans la foule qui se pressait autour d'elle. Bien
que moins accessible qu'un autre � cette po�sie sauvage, Orso se
sentit bient�t atteint par l'�motion g�n�rale. Retir� dans un coin
obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri.

Tout � coup un l�ger mouvement se fit dans l'auditoire: le cercle
s'ouvrit, et plusieurs �trangers entr�rent. Au respect qu'on leur
montra, � l'empressement qu'on mit � leur faire place, il �tait
�vident que c'�taient des gens d'importance dont la visite
honorait singuli�rement la maison. Cependant, par respect pour la
ballata, personne ne leur adressa la parole. Celui qui �tait entr�
le premier paraissait avoir une quarantaine d'ann�es. Son habit
noir, son ruban rouge � rosette, l'air d'autorit� et de confiance
qu'il portait sur sa figure, faisaient d'abord deviner le pr�fet.
Derri�re lui venait un vieillard vo�t�, au teint bilieux, cachant
mal sous des lunettes vertes un regard timide et inquiet. Il avait
un habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf
encore, avait �t� �videmment fait plusieurs ann�es auparavant.
Toujours � c�t� du pr�fet, on e�t dit qu'il voulait se cacher dans
son ombre. Enfin, apr�s lui, entr�rent deux jeunes gens de haute
taille, le teint br�l� par le soleil, les joues enterr�es sous
d'�pais favoris, l'oeil fier, arrogant, montrant une impertinente
curiosit�. Orso avait eu le temps d'oublier les physionomies des
gens de son village; mais la vue du vieillard en lunettes vertes
r�veilla sur-le-champ en son esprit de vieux souvenirs. Sa
pr�sence � la suite du pr�fet suffisait pour le faire reconna�tre.
C'�tait l'avocat Barricini, le maire de Pietranera, qui venait
avec ses deux fils donner au pr�fet la repr�sentation d'une
ballata. Il serait difficile de d�finir ce qui se passa en ce
moment dans l'�me d'Orso; mais la pr�sence de l'ennemi de son p�re
lui causa une esp�ce d'horreur, et, plus que jamais, il se sentit
accessible aux soup�ons qu'il avait longtemps combattus.

Pour Colomba, � la vue de l'homme � qui elle avait vou� une haine
mortelle, sa physionomie mobile prit aussit�t une expression
sinistre. Elle p�lit; sa voix devint rauque, le vers commenc�
expira sur ses l�vres... Mais bient�t, reprenant sa ballata, elle
poursuivit avec une nouvelle v�h�mence:

�Quand l'�pervier se lamente -- devant son nid vide, -- les
�tourneaux voltigent alentour, -- insultant � sa douleur.�

Ici on entendit un rire �touff�; c'�taient les deux jeunes gens
nouvellement arriv�s qui trouvaient sans doute la m�taphore trop
hardie.

�L'�pervier se r�veillera, il d�ploiera ses ailes, -- il lavera
son bec dans le sang! -- Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis --
t'adressent leur dernier adieu. -- Leurs larmes ont assez coul�. -
- La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. -- Pourquoi te
pleurerait-elle? -- Tu t'es endormi plein de jours -- au milieu de
ta famille, -- pr�par� � compara�tre -- devant le Tout-Puissant. -
- L'orpheline pleure son p�re, -- surpris par de l�ches assassins,
-- frapp� par-derri�re; -- son p�re dont le sang est rouge -- sous
l'amas de feuilles vertes. -- Mais elle a recueilli son sang, --
ce sang noble et innocent; -- elle l'a r�pandu sur Pietranera, --
pour qu'il dev�nt un poison mortel. -- Et Pietranera restera
marqu�e, -- jusqu'� ce qu'un sang coupable -- ait effac� la trace
du sang innocent.�

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Books | Photos | Paul Mutton | Thu 15th Jan 2026, 3:24