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Page 2
La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu'il pût
avoir l'oeil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans
une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé à
copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu, mais celui du
commis était beaucoup plus petit encore: on aurait dit qu'il n'y
avait qu'un seul morceau de charbon. Il ne pouvait l'augmenter,
car Scrooge gardait la boîte à charbon dans sa chambre, et toutes
les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne
manquait pas de lui déclarer qu'il serait forcé de le quitter.
C'est pourquoi le commis mettait son cache-nez blanc et essayait
de se réchauffer à la chandelle; mais comme ce n'était pas un
homme de grande imaginative, ses efforts demeurèrent superflus.
«Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous
garde!», cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de
Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement qu'il n'avait
pas eu le temps de le voir.
«Bah! dit Scrooge, sottise!»
Il s'était tellement échauffé dans sa marche rapide par ce temps
de brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu'il en était
tout en feu; son visage était rouge comme une cerise, ses yeux
étincelaient, et la vapeur de son haleine était encore toute
fumante.
«Noël, une sottise, mon oncle! dit le neveu de Scrooge; ce n'est
pas là ce que vous voulez dire sans doute?
-- Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël! Quel droit avez-vous
d'être gai? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés
ruineuses? Vous êtes déjà bien assez pauvre!
-- Allons, allons! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous
d'être triste? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos
chiffres moroses? Vous êtes déjà bien assez riche!
-- Bah!» dit encore Scrooge, qui, pour le moment, n'avait pas une
meilleure réponse prête; et son bah! fut suivi de l'autre mot:
sottise!
«Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, fit le neveu.
-- Et comment ne pas l'être, repartit l'oncle, lorsqu'on vit dans
un monde de fous tel que celui-ci? Un gai Noël! Au diable vos gais
Noëls! Qu'est-ce que Noël, si ce n'est une époque pour payer
l'échéance de vos billets, souvent sans avoir d'argent? un jour où
vous vous trouvez plus vieux d'une année et pas plus riche d'une
heure? un jour où, la balance de vos livres établie, vous
reconnaissez, après douze mois écoulés, que chacun des articles
qui s'y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre profit?
Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge d'un ton
indigné, tout imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les
lèvres serait mis à bouillir dans la marmite avec son propre
pouding et enterré avec une branche de houx au travers du coeur.
C'est comme ça.
-- Mon oncle! dit le neveu, voulant se faire l'avocat de Noël.
-- Mon neveu! reprit l'oncle sévèrement, fêtez Noël à votre façon,
et laissez-moi le fêter à la mienne.
-- Fêter Noël! répéta le neveu de Scrooge; mais vous ne le fêtez
pas, mon oncle.
-- Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous
faire! Avec cela qu'il vous a toujours fait grand bien!
-- Il y a quantité de choses, je l'avoue, dont j'aurais pu retirer
quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit le neveu;
Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de
Noël quand il est revenu (mettant de côté le respect dû à son nom
sacré et à sa divine origine, si on peut les mettre de côté en
songeant à Noël), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de
pardon, de charité, de plaisir, le seul, dans le long calendrier
de l'année, où je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par
un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs
coeurs et voir dans les gens au-dessous d'eux de vrais compagnons
de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de
créatures marchant vers un autre but. C'est pourquoi, mon oncle,
quoiqu'il n'ait jamais mis dans ma poche la moindre pièce d'or ou
d'argent, je crois que Noël m'a fait vraiment du bien et qu'il
m'en fera encore; aussi je répète: Vive Noël!»
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