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Page 57
PROCUL�IUS.--Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, traitez-la avec
douceur.--Madame, si vous daignez vous servir de moi, je dirai � C�sar
tout ce dont vous me chargerez.
CL�OPATRE.--Dis que je veux mourir.
(Procul�ius et les soldats sortent.)
DOLABELLA.--Illustre reine, vous avez entendu parler de moi.
CL�OPATRE.--Je n'en sais rien....
DOLABELLA.--S�rement, vous me connaissez.
CL�OPATRE.--Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu ou entendu.--Vous
souriez quand un enfant ou une femme vous racontent leurs songes,
n'est-ce pas votre habitude?
DOLABELLA.--Je ne vous comprends pas, madame.
CL�OPATRE.--J'ai r�v� qu'il �tait un empereur nomm� Antoine: Oh! que le
ciel m'accorde encore un pareil sommeil, o� je puisse revoir encore un
pareil mortel!
DOLABELLA.--S'il vous plaisait....
CL�OPATRE.--Son visage �tait comme les cieux; on y voyait un soleil et
une lune, qui, dans leur cours, �clairaient le petit O qu'on appelle la
terre.
DOLABELLA.--Parfaite cr�ature....
CL�OPATRE.--Ses jambes �cart�es touchaient les deux rives de l'oc�an;
son bras �tendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait �
ses amis, avait la sublime harmonie des sph�res; mais quand il voulait
menacer et �branler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre.
Sa g�n�rosit� ne connaissait point d'hiver; c'�tait un automne qui
devenait plus riche � chaque r�colte. Ses plaisirs �taient comme le
dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'�l�ment dans
lequel il vit. Les couronnes et les diad�mes portaient sa livr�e; des
royaumes et des �les tombaient de sa poche comme des pi�ces d'argent.
DOLABELLA.--Cl�op�tre...
CL�OPATRE.--Croyez-vous qu'il ait exist�, ou qu'il puisse exister
jamais, un homme comme celui que j'ai vu en songe?
DOLABELLA.--Non, aimable reine.
CL�OPATRE.--Vous mentez, et les dieux vous entendent. Mais s'il existe,
ou s'il a jamais exist�, un homme semblable, c'est un prodige qui passe
la puissance des songes. La nature manque ordinairement de pouvoir
pour �galer les �tranges cr�ations de l'imagination; et cependant,
lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, et rejeta bien
loin tous les fant�mes.
DOLABELLA.--�coutez-moi, madame, votre perte est, comme vous,
inestimable, et vos regrets en �galent la grandeur. Puiss�-je ne jamais
atteindre au succ�s que je poursuis, si le contre-coup de votre douleur
ne me fait pas �prouver un chagrin qui p�n�tre jusqu'au fond de mon
coeur!
CL�OPATRE.--Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous ce que C�sar veut
faire de moi?
DOLABELLA.--J'h�site � vous dire ce que je voudrais que vous sussiez.
CL�OPATRE.--Parlez, seigneur, je vous prie.
DOLABELLA.--Quoique C�sar soit g�n�reux....
CL�OPATRE.--Il veut me tra�ner en triomphe?
DOLABELLA.--Il le veut, madame, je le sais.
(On entend crier dans l'int�rieur du th��tre.)
Faites place.--C�sar!
(Entrent C�sar, Gallus, M�c�ne, Procul�ius, S�leucus et suite.)
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