Escal-Vigor by Georges Eekhoud


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Page 12

La petite Blandine pr�sentait d�s l'�ge le plus tendre un compos�
�trange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison.
Elle avait �t� �lev�e dans la religion catholique, mais, d�s le
cat�chisme, elle r�pugnait � la lettre �troite pour ne s'en tenir
qu'� l'esprit qui vivifie tout. � mesure qu'elle avan�a en �ge,
elle confondit l'id�e de Dieu avec la conscience. C'est assez dire
qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien
de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion
g�n�reuse et chevaleresque. Les dispositions po�tiques, la
fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe
sens de la vie. Vaillante et adroite, si elle poss�dait
l'imagination d'une bonne f�e, elle en tenait aussi les doigts
industrieux.

Femme, gouvernant l'�conomie d'un domaine seigneurial, elle se
revoit fillette, petite vach�re, � l'ombre du h�tre dominant la
vaste plaine campinoise. Par la pens�e, Blandine �coute r�ler les
rainettes dans les flaques et elle se d�lecte comme autrefois �
l'incomparable ar�me des br�lis d'essarts, que la brise porte �
des lieues! Bivacs du berger accusant, au cr�puscule, leurs
spirales de fum�e et, � la nuit, leurs p�les flammes �parses! �me
de la plaine infinie! Parfum sauvage, avant-coureur de la r�gion,
que n'oubliera jamais plus quiconque l'a respir�.

C'est de cette po�sie un peu farouche et triste, mais cordiale et
�nergique, inspiratrice des devoirs, et m�me des sacrifices, voire
des h�ro�smes anonymes, que s'�tait impr�gn�e Blandine, alors une
petite paysanne laborieuse, mais qui trouvait le temps de r�ver et
d'admirer, malgr� les durs et constants labeurs auxquels sa
mar�tre l'attelait.

Il y avait surtout une �poque climat�rique qui induisait en
nostalgie r�trospective la pseudo-ch�telaine de l'Escal-Vigor:
c'�tait aux approches du vingt-neuf juin, jour des SS. Pierre et
Paul, le moment o� les contrats entre ma�tres et valets sont
abrog�s.

Ces mutations de domestiques servent chaque ann�e de pr�texte �
une f�te dont Blandine se souvient avec une voluptueuse et
l�nitive m�lancolie. � Smaragdis, il lui suffit de l'odeur des
seringas et des sureaux pour se repr�senter le cadre et les
acteurs de ces pompes rustiques:

Un beau soleil active les fragrances des haies et des bosquets. La
caille blottie dans les bl�s piaule sensuellement. Personne ne
travaille aux gu�rets. Dans leur empressement � prendre du
plaisir, les hommes ont abandonn�, �� et l�, la faux et la serpe,
la herse et le tra�noir. Si les cultures sont d�sertes, par
contre, le long des routes vicinales, c'est une procession de
voitures mara�ch�res b�ch�es de blanc, charg�es non point, comme
les vendredis, de l�gumes et de laitages, mais peintes � neuf,
tapiss�es de fleurs, les arceaux tress�s de rubans, men�es grand
train par des chefs d'attelage endimanch�s, �baubis et farauds, et
au fond desquelles se tr�moussent des rustaudes non moins
r�jouies, par�es de leurs coquets atours.

Ces valets vinrent prendre le matin, en c�r�monie, les servantes �
leur ancienne r�sidence pour les conduire chez leurs nouveaux
ma�tres, et, comme les gars ne doivent �tre rendus � destination
que le soir, ils profiteront de la longue journ�e estivale pour
lier connaissance avec leurs futures compagnes de semailles, de
fa�ons et de r�coltes.

Souvent les journaliers d'une m�me paroisse, les salari�s de
petits paysans, empruntent un char � foin � un gros fermier et se
cotisent pour la location des chevaux. Toutes les �quipes:
batteurs en grange, vanneurs, ao�terons, vach�res, faneuses,
prennent place sur le chariot, transform� en un verger ambulant,
o� les faces rouges et joufflues �clatent dans les branches comme
des pommes rubicondes.

L'�mouchette capara�onne les forts chevaux, car les taons font
rage le long des ch�naies; mais les mailles du filet disparaissent
sous les boutons d'or, les marguerites et les roses. Des
cavalcades se forment. Les voitures se rendant aux m�mes villages,
ou revenues des m�mes clochers, cahotent � la file, trimbalent de
compagnie leur nouvelle l�gion de servantes.

D�fil� �blouissant et tapageur, apoth�ose des oeuvres de la gl�be
par ses affili�s. Sur leur passage, l'air vibre de parfum, de
lumi�re et de musique!

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Books | Photos | Paul Mutton | Sun 6th Apr 2025, 14:57