Contes de bord by Édouard Corbière


Main
- books.jibble.org



My Books
- IRC Hacks

Misc. Articles
- Meaning of Jibble
- M4 Su Doku
- Computer Scrapbooking
- Setting up Java
- Bootable Java
- Cookies in Java
- Dynamic Graphs
- Social Shakespeare

External Links
- Paul Mutton
- Jibble Photo Gallery
- Jibble Forums
- Google Landmarks
- Jibble Shop
- Free Books
- Intershot Ltd

books.jibble.org

Previous Page | Next Page

Page 72

--Je n'ai plus le sou, me dit-il, et ma valise vaut � peine les
cinquante centimes que tu vas donner pour elle. Je ne l'ai fait venir
derri�re moi que pour le d�corum.

--Comment, tu portes des �perons d'or, et tu as le gousset � sec!

--Dis donc des �perons de cuivre dor�, malheureux! Toujours pour le
d�corum. Il vaut mieux faire envie que piti�. Va, je me suis joliment
amus� � Paris. C'est �a une ville civilis�e! A propos, as-tu toujours
l'habitude de d�je�ner?

--Cette question!

--Non, je te demande cela parce que depuis cinq jours que je voyage,
j'ai perdu cette bonne habitude par n�cessit�.... D�je�nons pour me
refaire un peu l'estomac � la vie de province.�

Nous d�je�n�mes.

Pendant plusieurs jours Mainfroy d�na, coucha _ad turnum_ sur chacun des
navires de guerre mouill�s en rade. Il avait � bord de ces b�timens
assez d'amis pour vivre une ou deux semaines tr�s-agr�ablement sans
�tre oblig� de porter deux fois un app�tit � bord du m�me navire. Quant
au blanchissage de son linge, il employait un proc�d� qui depuis a �t�
renouvel� avec succ�s, mais dont, � coup sur, il peut passer pour
l'inventeur. Un cahier de papier � lettres lui suffisait pour changer
chaque jour, pendant une quinzaine, le col de l'unique chemise qu'il
poss�d�t; et quand il se promenait d'un air grave, l'habit boutonn�
jusqu'au menton, on aurait jur�, � quatre pas de lui, que le liser�
blanc qui relevait l'�clat de sa haute cravate noire, n'�tait rien moins
que de la batiste nouvellement repass�e. Ce n'�tait pourtant autre chose
qu'une rognure de papier v�lin. La n�cessit�, comme il disait, est bien
la plus ing�nieuse de toutes les couturi�res.

Mainfroy se promenait du reste assez peu depuis qu'il n'avait plus
qu'une paire de bottes. Il attendait des jours meilleurs pour reprendre
son essor et se d�gourdir les jarrets au gr� de sa vive et p�tulante
imagination.

Ces jours meilleurs qu'il attendait dans le _statu quo_ avec la
r�signation d'un vrai sage qui n'a plus de chaussure, arriv�rent enfin.

Il trouva � s'embarquer comme sous-lieutenant � bord d'un corsaire de
Brest.

Sous-lieu tenant! c'�tait justement le grade qu'il avait d�j� occup� d�s
son d�but dans la carri�re. Il accepta ce poste avec une tranquillit�
apparente qui ne nous pr�sagea rien de bon, � nous qui connaissions
l'homme.

Il partit une seconde fois pour recommencer sa fortune sur mer, apr�s
avoir mang� avec nous les avances qu'il avait re�ues en s'enr�lant �
bord du corsaire brestois.

La premi�re des prises que fit ce corsaire fut confi�e � Mainfroy, qui
d�j� avait fait preuve d'habilet� en ramenant au port un mauvais bateau
mont� par un mauvais �quipage. Le corsaire revint de sa croisi�re; mais
Mainfroy ne revint pas avec sa prise. Cette fois-l� nous n'e�mes pas
m�me la consolation de penser qu'il avait eu le malheur d'�tre fait
prisonnier de guerre par les Anglais. Nous le cr�mes, au bout de
quelques mois, englouti pour jamais au fond de ces flots sur lesquels il
avait voulu tenter audacieusement la fortune.

Bien des �v�nemens autrement importans que la perte de notre ami
Mainfroy s'�taient pass�s en France depuis notre s�paration. Mais le
souvenir de ce cher coll�gue, si vif, si original, �tait rest� si
profond�ment grav� dans nos coeurs et notre m�moire, que jamais mes
camarades et moi nous ne nous rencontrions sans parler de sa jolie
figure, de ses cols de chemise en papier, et du go�t qu'il avait
toujours eu pour la bamboche et les grands hasards.

Le sort ayant voulu que je commandasse des b�timens marchands apr�s mon
exclusion de la marine royale et royaliste en 1815, je courus sur ces
divers navires, pendant plusieurs ann�es, une bonne partie du globe; et
jamais je ne s�journai dans un pays �tranger sans parler de mon ancien
camarade corsaire, comme si tous les rivages que j'abordais dussent
m'entretenir de lui. Mais j'avais un secret pressentiment qu'un jour je
finirais par apprendre de ses nouvelles sur des plages lointaines. Il y
a des sortes d'amiti� qui sont un peu comme l'amour, et qui ne perdent
jamais totalement les illusions qui les consolent d'un chagrin pourtant
sans espoir.

Previous Page | Next Page


Books | Photos | Paul Mutton | Mon 23rd Feb 2026, 14:15