Contes de bord by Édouard Corbière


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Page 69

Ses parens, qui �taient des gens fort paisibles et peu fortun�s,
n'avaient d'abord voulu faire de lui qu'un avocat ou tout au plus un
m�decin. La vocation du jeune homme l'emporta sur les arrangemens de
famille. Un beau jour il quitta les brillantes �tudes qu'il avait �
moiti� termin�es, et sans autre recommandation que sa charmante figure,
et sans autre fortune qu'une pi�ce de cinq francs, il arriva de Paris �
Brest v�tu de la seule petite veste qu'il e�t emport�e du coll�ge.

Le p�re Mainfroy ne tarda pas � d�couvrir les traces du fugitif. Mais,
en homme sage, il se r�signa � laisser son fils parcourir la carri�re
qu'il s'�tait ouverte si r�solument. En peu de temps, et apr�s une
campagne fort dure, le dr�le apprit tout ce qu'il fallait pour �tre
re�u dans la marine en qualit� d'aspirant de deuxi�me classe, � 50
francs par mois.

Sa ga�t� insouciante nous r�jouissait fort. A toutes les allusions qu'il
puisait avec originalit� dans les habitudes du m�tier, il manquait
rarement d'ajouter une foule de citations po�tiques, un d�luge de
distiques latins qu'il exhumait en lambeaux de tous les vieux auteurs
que sa m�moire lui rappelait encore. Il excellait � habiller sa vive
conversation, des guenilles des �tudes qu'il avait abandonn�es pour
courir les mers. Ses entretiens �taient de vrais habits d'arlequin, et
nous nous amusions beaucoup de son �rudition de carnaval, comme nous
disions, sans qu'il se f�ch�t jamais.

Personne au reste n'aurait devin�, sous la douce enveloppe de mon ami
Mainfroy, l'�me que ce petit diable tenait comme en r�serve pour les
circonstances d�cisives ou les �v�nemens p�rilleux. En le voyant pour
la premi�re fois, on aurait dit d'une belle petite fille travestie en
aspirant de marine. Mais, pour peu qu'on le pouss�t trop � bout, on
rencontrait, sous cet ext�rieur na�f et s�duisant, tout l'ent�tement
d'un vieux soldat et l'audace d'un damn� de corsaire. Au surplus, avec
nous il �tait le meilleur enfant de toute l'arm�e navale: il ne se
donnait de coups d'�p�e qu'avec les �trangers, et toujours pour des
bagatelles dont il riait lui-m�me jusque sur le terrain, o� bien
rarement d'ailleurs il se rendait pour son propre compte.

La vie un peu trop uniforme que menaient les aspirans � bord des
b�timens de l'�tat finit par l'ennuyer. Dans les rel�ches que faisait
notre petit navire sur les c�tes de Bretagne, nous avions quelquefois
l'occasion de fraterniser avec des officiers de corsaire. L'existence de
ces messieurs parut convenir � notre ami, et un beau jour, sans en avoir
parl� � qui que ce f�t, il vint nous annoncer qu'ayant obtenu du
ministre de la marine la permission d'embarquer en course, il venait
nous faire ses adieux pour aller courir les grandes aventures.

�Mais � bord de quel corsaire t'es-tu embarqu�?

--A bord d'un beau lougre de Saint-Malo, mes amis: tenez, d'ici vous
pouvez voir si j'ai eu bon go�t: voil� d�sormais mon navire.

--Et quand appareilles-tu?

--Demain, et je compte sur vous pour me faire la conduite, et sur toi
particuli�rement, mon vieux, me dit-il en me frappant affectueusement
sur l'�paule:


Car lorsque je retrouve un ami si fid�le,
Ma fortune doit prendre une face nouvelle.


Il est entendu que nous boirons un bol de punch avant de nous quitter. A
demain donc, vous autres.�

Le lendemain nous nous trouv�mes sur le rivage � l'heure du
rendez-vous.

Le bol de punch fut exactement bu: Mainfroy, � l'instant dit, s'embarqua
en nous criant � tous: �Adieu, les enfans: _Audaces fortuna juvat_.
Portez-vous bien, et moi aussi.� C'�tait sa formule ordinaire d'adieu.
Il s'�loigna de nous dans la petite embarcation qui le conduisait �
bord, en prenant lui-m�me la barre du gouvernail, et en ordonnant � un
de ses canotiers de border un peu l'�coute de misaine.

On ne pouvait quitter plus ga�ment ses amis. Il partit.

Quinze � vingt jours apr�s l'appareillage du corsaire qui avait emport�
sur les mers notre camarade et sa fortune, ou plut�t ses esp�rances de
fortune, nous appr�mes que le malheureux lougre avait �t� captur� par un
croiseur anglais. Voil� donc le pauvre Mainfroy prisonnier en
Angleterre, au bout de deux ou trois semaines de course. Ce n'�tait pas,
h�las! ce qu'il s'�tait promis, ni ce que nous avions souhait� pour
lui.

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Books | Photos | Paul Mutton | Mon 23rd Feb 2026, 8:25