Contes de bord by Édouard Corbière


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Page 60

[J] On nomme ainsi � bord, les haricots secs de la cambuse.

Tant�t un grand plat de haricots _accident�s_ par de petits morceaux de
lard, sem�s �� et l� � l'aventure et comme par un coquet caprice.

Mais la base, la maudite base de cette _culination_ restait toujours la
m�me. Un Vatel se serait pass� son �p�e dans le corps dix mille fois
pour une. Faraud, qui n'avait point d'�p�e, s'y prit autrement.

�Messieurs, dit-il un jour � ses dix ou douze aspirans r�unis assez
m�lancoliquement autour du potage limpide qu'il leur avait servi ce
jour-l� comme d'ordinaire; Messieurs, je suis d�sesp�r�, d�go�t� de ma
cuisine.

--Pas plus que nous, va, mon pauvre Faraud!

--L'humiliation que j'�prouve me tue!

--Oh! c'est trop fort. D�sesp�r�, oui; mais humili�, pourquoi?

--Pourquoi, Messieurs? parce que je vois les autres novices des aspirans
de la division aller � terre, et que je n'y vais pas comme eux.

--Aller � terre! et que vont-ils faire � terre, tes novices?

--Ils vont y faire la provision.

--La provision! et avec quoi? Ils ne sont pas, je pense, plus en fonds
que toi. Les esp�ces manquent depuis long-temps dans tous les goussets
d'aspirans.

--Quand je dis qu'ils vont � terre _faire la provision_, je veux dire
qu'ils vont � terre faire semblant d'acheter quelque chose pour
l'honneur du corps et la dignit� de _la gamelle_.

--Et comment font-ils semblant, ces gens-l�, d'acheter quelque chose
avec rien?

--Je me charge, si vous le voulez bien, messieurs, de vous apprendre la
mani�re dont mes confr�res s'y prennent. Si, en vous cotisant entre
vous, on pouvait seulement me composer, chaque jour, un fonds de cinq �
six sous, je me ferais bon d'aller tous les matins au march�, dans la
_poste-aux-choux_[K], et de revenir � bord avec un panier assez
gentiment garni de l�gumes � bon march�; et, au moins, cela aurait l'air
de quelque chose, et je n'entendrais plus dire � tous les malins de
l'�quipage, quand je passe � vide aupr�s d'eux: �Dis donc, Faraud, les
aspirans doubleront-ils bient�t le _Cap-Fayot_? est-ce que la rafale bat
toujours en c�te, mon fiston?� Je n'y peux plus tenir. J'aimerais mieux
�tre tu� sur le coup que de mourir de honte � petit feu, comme je le
fais depuis trois mois.�

[K] La _poste-aux-choux_ est l'embarcation qui va tous les matins �
terre pour chercher les provisions fra�ches du bord.

Tout �mu de la harangue de Faraud, le chef de gamelle, qui, plus que
tous ses autres camarades, sent la peine secr�te de son cuisinier,
s'�crie: �Il a raison!

--Mes amis, reprend avec vivacit� l'un des aspirans, il est n�cessaire,
urgent, pour la r�putation dont jouissait notre table, de soutenir
l'opinion qu'on a encore de l'ordre et des convenances qui r�gnaient
dans notre gamelle. Nous sommes _rafal�s_, il est vrai; mais un temps
meilleur viendra, et si jusque l� nous pouvons cacher, sous des
apparences d'aisance, le d�nuement dont nous souffrons, croyez bien que
ce ne sera pas en vain que nous aurons fait un sacrifice au d�corum du
grade et � la dignit� de notre corps. Moi, je donne cinq centimes de ma
poche chaque jour, pour que Faraud puisse faire semblant d'aller � la
provision.�

Cet exemple entra�na la majorit�, et tous les assistans s'�cri�rent:
�Donnons chacun un sou de notre poche pour que Faraud se rende chaque
matin au march�.�

Le lendemain de l'adoption de cette mesure, Faraud se leva avec l'aube
naissante, de crainte de manquer la poste-aux-choux qui ne partait
pourtant qu'� cinq heures. Il ne se sentait pas d'aise en se rendant �
terre le panier sous le bras et dix sous dans la poche. Il allait donc,
apr�s trois mois d'exil, repara�tre au milieu de ce march� o� tant de
fois il s'�tait vu sollicit� par toutes les marchandes de l�gumes et les
crieurs de poisson! La sensation produite par sa r�apparition fut
g�n�rale; mais, h�las! le pauvre novice eut bient�t d�pens� ses
cinquante centimes.

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Books | Photos | Paul Mutton | Sun 22nd Feb 2026, 12:45