Contes de bord by Édouard Corbière


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Page 58

Le lendemain, on enterra Fournerat dans le modeste cimeti�re du village
de la Clart�. Tous les marins de la station l'accompagn�rent jusqu'au
champ de l'�ternel repos.... Marie jeta la premi�re poign�e de terre sur
sa fosse, et puis, quand cette fosse fut combl�e, elle sema des fleurs
sur la tombe qui venait de recouvrir pour toujours les restes de celui
qui aurait �t� son �poux.

Quelques jours apr�s cet enterrement, qui avait produit sur moi la plus
p�nible impression, je revins visiter, conduit par quelque chose de
r�veur et peut-�tre aussi par un instinct de curiosit�, le petit
cimeti�re de la Clart�.

Mes regards cherch�rent d'abord la tombe de Fournerat: c'�tait la seule
chose que je voulusse voir autour de moi. Je remarquai que sur cette
tombe, d�j� un peu affaiss�e, une main, que je devinai sans peine, avait
d�pos� des fleurs toutes fra�ches. Une croix, sur laquelle se trouvaient
trac�s le nom, l'�ge et la profession du mort, avait �t� plant�e depuis
peu: au haut de la fosse et sur la t�te de cette croix pendait une
petite couronne de marguerites touffues, qu'il avait fallu bien du temps
pour composer. �Peut-�tre, me dis-je, ces fleurs nouvelles sont-elles
encore mouill�es des larmes de la pauvre Marie!... Quel secret avait
donc ce malheureux Fournerat pour se faire aimer ainsi d'une jeune fille
de village, ou plut�t, que de sensibilit� avait-il rencontr�e chez
cette jeune fille si na�ve et si touchante dans sa douleur!...� Et je
pensai long-temps � Marie sur la tombe de son amant!...

Les impressions les plus profondes s'effacent bien vite dans le coeur
des marins: ils voient tant de choses en si peu de temps! J'oubliai
bient�t et Fournerat et sa ma�tresse, et le cimeti�re de la Clart� et le
petit port de Perros, que je quittai pour aller courir les mers pendant
plusieurs ann�es sur une demi-douzaine de navires diff�rens.

Les petits �v�nemens que je viens de raconter avaient presque disparu de
ma m�moire, lorsqu'un jour en visitant, pendant une de mes rel�ches au
S�n�gal, le cimeti�re de Saint-Louis, il me prit envie de lire les
inscriptions que l'on pouvait encore d�chiffrer sur quelques croix
fun�raires, battues depuis long-temps par le vent, ou couch�es pour la
plupart sur le sable qui recouvrait les ossemens des infortun�s
moissonn�s par les maladies de ce pays terrible. Il m'�tait souvent
arriv�, dans les colonies, de parcourir les lieux o� l'on entasse les
cadavres des pauvres Europ�ens, pour avoir des nouvelles de ceux de mes
amis dont je n'avais entendu parler depuis long-temps; et souvent aussi
j'avais appris leur sort, en voyant leur nom �crit sur la fosse qui les
avait pour toujours s�par�s du monde. Une sorte de pressentiment m'avait
dit qu'en faisant une visite dans le cimeti�re de Saint-Louis, je
rencontrerais l� quelques morts de ma connaissance. Je me laissai aller
� cette id�e tant soit peu triste, et mon sombre pressentiment ne tarda
pas � �tre justifi�.

A peine, en effet, avais-je fait quelques pas sur le sable dans lequel
on creuse les tombeaux que la fi�vre jaune ou le t�nesme se chargent de
combler dans ce climat inexorable, que je m'arr�tai, presque
involontairement, devant une croix blanche sur laquelle on avait trac�
une inscription en lettres noires, encore toutes fra�ches peintes. La
premi�re chose que je vis dans cette inscription, ce fut l'�ge de la
personne qu'on venait d'inhumer depuis peu, � en juger par l'�tat dans
lequel se trouvait encore la terre: �G�E DE VINGT-TROIS ANS!
�_Vingt-trois ans_! me dis-je.... Mourir � cet �ge, et encore au
S�n�gal! Mais quelle peut �tre la pauvre femme que la mort a si t�t
enlev�e?� Je lus, ou plut�t, sans avoir le temps de bien lire, je fus
frapp� comme d'un coup �lectrique, en croyant avoir vu sur la croix qui
�tait devant moi, ces mots:... �Marie Angel, dite soeur
_Sainte-Marie_....�

Il me fallut m'asseoir sur une tombe voisine, et me remettre un peu du
malaise que j'�prouvais, avant de pouvoir arr�ter de nouveau mes yeux
sur cette fatale inscription.

Au bout de quelques minutes d'efforts faits sur moi-m�me, je voulus
relire les mots qui m'avaient si fort troubl�.... Je n'avais d�j� que
trop bien lu.

�_Ci-g�t Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie, n�e � Perros, d�partement
des C�tes-du-Nord, le 1er mai 1801, morte � l'hospice de Saint-Louis,
�g�e de vingt-trois ans. Priez Dieu pour le repos de son �me_!�

C'est alors que le souvenir de l'infortun� Fournerat et de toutes les
circonstances que j'avais depuis long-temps oubli�es, vint de nouveau
assaillir toute mon �me. Avec quelle vivacit� se pr�sent�rent � mon
esprit, et le petit cimeti�re de la Clart�, et les traits de la pauvre
Marie me demandant � venir � Tom� dans ma p�niche! Que d'�v�nemens, de
lieux et d'�poques venaient en ce moment se rapprocher, se confondre
dans mon imagination, � la vue de cette croix o� le sort de la pauvre
Marie m'�tait r�v�l�!... Quelle immense distance entre la tombe de son
amant et la sienne! Lui en France, elle au S�n�gal!... Ensevelis tous
deux pour jamais, et si loin l'un de l'autre!...

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Books | Photos | Paul Mutton | Sun 22nd Feb 2026, 9:15