Contes de bord by Édouard Corbière


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Page 57

�Mais, mademoiselle, je ne sais trop si, pour vous-m�me, je dois vous
permettre de venir � Tom�. Je crois devoir vous �pargner le spectacle
douloureux que vous venez chercher peut-�tre � l'insu de votre p�re, de
votre famille.

--Oh! je vous le demande en gr�ce, monsieur: ne me refusez pas. Je ne
pleurerai pas, je vous le jure, et je tiendrai si peu de place dans
votre embarcation....

--Allons, venez, puisque vous le voulez. Je crains �galement de vous
recevoir dans ma p�niche, et de vous d�sobliger en vous refusant.....
Embarquez-vous.�

La jeune fille s'embarque. Je donne ordre � mes hommes de pousser au
large, et nous voil� naviguant vers Tom�.

Tous mes matelots connaissaient la pauvre Marie Angel. Ils la
regardaient en silence et d'un air qui voulait lui dire combien ils
respectaient sa douleur et les larmes qu'elle s'effor�ait de ne pas
r�pandre devant eux et surtout devant moi, � qui elle avait promis de ne
pas pleurer.

Plac�e derri�re, pr�s du patron de l'embarcation, elle tenait ses yeux
humides fix�s sur les flots que nous fendions � force de rames. En
approchant de Tom�, je remarquai que son sein battait avec plus de
force, et que ses joues p�lissaient. Mais elle m'avait promis de ne pas
pleurer, et elle ne pleurait pas, de peur peut-�tre de m'importuner....
Je commande au patron d'aborder l'�le dans un autre endroit que celui o�
nous aurions retrouv� le corps de notre infortun� canonnier.

A peine sommes-nous rendus � terre, que Marie Angel se dirige vers le
lieu que je voulais lui cacher: soit qu'elle conn�t d�j� l'�le, ou qu'un
instinct trop naturel la guid�t, elle gagne avec rapidit� et avant nous,
la partie du rivage que nous avions abord�e l'avant-veille.... Nous ne
pouvons que la suivre; et bient�t nous la voyons s'arr�ter, se coucher
et se jeter sur le corps d�figur� de son amant.

La pluie et le vent avaient pass� pendant deux jours sur ce corps livide
et sur ces tristes restes que les Anglais n'avaient eu le temps ni
d'enlever ni d'enterrer.

Tous nos efforts furent vains pour arracher la pauvre Marie � cet
affreux spectacle. Nous ne parv�nmes � transporter le cadavre vers la
p�niche, qu'en consentant � laisser Marie soutenir, dans ce p�nible
trajet, la t�te inanim�e de son amant, comme si cette t�te, � la bouche
b�ante, aux yeux vitr�s et fixes, vivait encore!

�C'est au coeur, s'�criait la malheureuse fille, c'est au coeur qu'ils
l'ont tu�!�

Le cadavre fut re�u, avec pr�caution et recueillement, par les hommes
qui se trouvaient dans la p�niche: on le pla�a sur le banc de l'arri�re,
et une voile recouvrit en entier le corps du d�funt.

Nous repart�mes aussit�t pour Perros.

Marie, agenouill�e aux pieds du cadavre de son amant, laissait tomber sa
t�te sur sa poitrine affaiss�e; elle priait � voix basse, pendant que
nous nous �loignions de l'�le. Personne ne causait � bord: c'est �
peine si quelquefois je prenais la parole pour donner � mes hommes les
ordres n�cessaires � la manoeuvre. Jamais travers�e plus courte ne me
parut plus p�nible. Le bruit des rames, frappant � coups r�guliers les
flots tranquilles, semblait ajouter quelque chose de sinistre � cette
sc�ne lugubre. On aurait dit une marche fun�bre, battue par les avirons
des nageurs sur la mer immobile. Il y avait du deuil jusque dans les
plis de notre petit pavillon que j'avais fait amener � demi-m�t, et qui,
abandonn� par le vent qui s'�tait tu, tombait le long de sa drisse,
comme un long cr�pe ou comme un lambeau de linceul.

Nous arriv�mes enfin � Perros.

La multitude nous attendait sur le rivage o� nous devions aborder.

Des artilleurs de la station se disput�rent l'honneur de porter le
cadavre de leur camarade Fournerat. Quant � Marie, elle ne pleura pas.
Elle voulut que le corps f�t conduit chez elle, en attendant
l'inhumation, et en suivant la marche de ceux qui le portaient, elle
priait toujours, mais sans laisser �chapper une larme. On aurait dit
que, moins malheureuse que quelques heures auparavant, elle venait de
retrouver quelque chose de consolant, et que la mort ne lui avait pas
encore tout �t�, en lui ravissant celui seul qu'elle aimait. Triste
illusion de la douleur, qui fait retrouver une consolation dans la vue
des objets qui devraient le plus augmenter notre d�sespoir!

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Books | Photos | Paul Mutton | Sun 22nd Feb 2026, 5:29