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Page 55
--Allons, je te vois bient�t n�gociant en filets de p�che, avec une
femme sur les bras et un _cabillot_ entre les quatre doigts et le pouce.
--Et le pouce! Oui, je le _pousserai_ mon commerce. Tiens, vois-tu, la
navigation me scie depuis long-temps le temp�rament. On ne risque qu'�
se faire casser les reins dans notre m�tier, et ce n'est pas un assez
grand avantage pour qu'on se donne tant de mal pour l'�tat. Au lieu
qu'avec une belle petite gaillarde qui vous tricotte une paire de bas en
vous chantant la petite chanson, et en vous faisant une bonne soupe aux
choux, on est plus heureux et plus tranquille qu'un roi. Hein! Qu'en
dis-tu, esp�ce de c�libataire?�
A ce moment de l'entretien, j'entendis courir vers moi deux des
matelots qui s'�taient �loign�s pour parcourir l'�le. Ces hommes
paraissaient s'�tre h�t�s pour venir m'annoncer qu'ils avaient aper�u
sur une hauteur voisine plusieurs douaniers.... Le jour s'�tait fait, et
� la clart� de ses premiers rayons, et avec le secours d'une petite
longue-vue que je portais sur moi, je distinguai, en effet, quelques
hommes qui s'avan�aient vers nous. A la forme de leurs schakos et � la
couleur de leurs habits, je reconnus des douaniers. �Nul doute, me
dis-je, qu'une des pataches des postes voisins aura abord� l'�le comme
moi, et dans une autre partie....� Mais pour plus de pr�caution et avant
de pousser une reconnaissance, j'ordonnai � tout mon monde de rembarquer
dans la p�niche. Le canonnier Fournerat et son camarade, trop occup�s
encore, peut-�tre, de la conversation qu'ils avaient entam�e, ne se
disposaient pas � ex�cuter mon ordre, soit qu'ils l'eussent mal entendu
ou qu'ils ne jugeassent pas n�cessaire de se h�ter. A peine, cependant,
avais-je prononc� quelques mots d'impatience contre leur lenteur, que
mes faux douaniers, qui s'avan�aient toujours, nous couch�rent en joue
et nous envoy�rent une gr�le de coups de fusil. Cette d�charge si
inattendue produisit plus d'effet que mon commandement. Tous mes gens se
jettent dans la p�niche: on saute sur les armes et les avirons. Je fais
pousser l'embarcation au large: nous l�chons pr�cipitamment quelques
coups de feu sur les douaniers qui continuent � tirer sur nous. La
p�niche enfin s'�loigne du rivage avec tout son �quipage, � l'exception
cependant du pauvre Fournerat. Une balle venait de l'�tendre mort aupr�s
de son camarade Tasset, qui, plus heureux que lui, avait r�ussi, � la
premi�re d�charge, � regagner le bord.
Ma p�niche fuit en d�sordre. Une fois un peu au large et hors de danger,
nous cherchons � nous expliquer cette attaque impr�vue. Comment nos
assaillans, si r�ellement ils avaient �t� des douaniers fran�ais,
auraient-ils pu nous prendre pour des Anglais, quand le pavillon
tricolore flottait d�s le matin au haut du m�t de _tappe-cul_ de la
p�niche? �Ce sont des Anglais d�guis�s en pr�pos�s de douane, me
r�pondait mon patron....--Mais pourquoi des Anglais auraient-ils eu
recours � ce stratag�me, lorsque, sans changer de costume, ils auraient
pu nous approcher aussi bien qu'ils l'ont fait au moyen de ce
d�guisement?--Par farce, peut-�tre, me r�pondait encore mon patron, ou
sans doute, parce qu'ils croyaient, en s'habillant en pr�pos�s, pouvoir
nous accoster impun�ment de plus pr�s et � bout portant, comme ils l'ont
fait.�
J'ordonnai de gouverner de mani�re � contourner la queue de l'�le, et �
nous rendre le plus t�t possible � Perros.
Mais � peine avions-nous atteint la pointe sud de Tom�, que nous v�mes
d�border par l'autre c�t� et de la partie du nord trois l�gers canots
qui nageaient sur nous � grands coups d'avirons. C'�taient encore les
Anglais qui venaient nous attaquer. Ma p�niche ne marchait que
tr�s-m�diocrement � l'aviron, comme je l'ai d�j� dit, et je pr�voyais
bien que j'allais avoir affaire � force partie, quoique les canots
ennemis fussent assez gr�les. Il fallut se disposer � r�sister au
nombre. Mes gens, un peu honteux de s'�tre laiss�s surprendre par
l'attaque vigoureuse � laquelle nous avions �t� oblig�s de c�der, ne
demandaient pas mieux que de prendre leur revanche.
D�s que la plus agile des trois embarcations ennemies fut rendue assez
pr�s de moi pour me lancer quelques coups de fusil, je fis tonner sur
elle l'obusier de 12, dont l'arri�re de ma p�niche �tait arm�. Ce coup
charg� � mitraille produisit merveille, et les balles que mon unique
pi�ce d'artillerie fit pleuvoir autour de mes plus hardis assaillans,
sembl�rent les d�concerter un peu. La fusillade s'engagea bient�t entre
eux et nous, et sans interrompre le service des avirons, nous t�nmes
t�te � l'ennemi, qui nous gagnait toujours de vitesse. La brise,
pendant ce petit combat � la course, vint � s'�lever; mais elle nous
�tait contraire, et rendait inutile l'emploi de nos voiles. Les Anglais,
malgr� la sup�riorit� de leur marche, n'osaient cependant pas nous
aborder, car ils paraissaient surtout redouter la brutalit� de notre
obusier. Dans la confusion de ce petit engagement, j'eus � peine le
loisir de remarquer que la canonni�re de la station, favoris�e par la
brise qui nous contrariait, venait d'appareiller du fond de la rade, et
se trouvait d�j� � port�e de canon du champ de bataille.
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