|
Main
- books.jibble.org
My Books
- IRC Hacks
Misc. Articles
- Meaning of Jibble
- M4 Su Doku
- Computer Scrapbooking
- Setting up Java
- Bootable Java
- Cookies in Java
- Dynamic Graphs
- Social Shakespeare
External Links
- Paul Mutton
- Jibble Photo Gallery
- Jibble Forums
- Google Landmarks
- Jibble Shop
- Free Books
- Intershot Ltd
|
books.jibble.org
Previous Page
| Next Page
Page 51
J'insiste un peu sur ces d�tails pu�rils, parce qu'ils ont encore pour
moi tout l'attrait et toute la fra�cheur des souvenirs d'un �ge que l'on
ne se console d'avoir pass� qu'en se le rappelant sans cesse. Tous les
marins, j'en suis bien s�r, me sauront gr� de raconter longuement ces
petites sc�nes qui sont celles que les hommes de mer se rappellent avec
le plus de plaisir et d'attendrissement. Les critiques seuls pourront me
reprocher mon verbiage. Je sais bien que dans tout cela il y a peu de
m�rite sous le rapport de l'art et du go�t litt�raire; mais chez moi les
douces impressions et la v�rit� passent avant l'art: mes plus chers
souvenirs d'abord, et le travail d'artiste apr�s, s'il se peut, telle
est ma devise de _raconteur_.
Le jour tombait d�j� quand je me mis en devoir de revenir � la station.
Mais ce jour tombait comme tombe un beau jour d'�t�. La mer �tait
calme, le ciel tranquille, et l'air ti�de que l'on respirait semblait
s'�tre impr�gn� en caressant les flots, de ces parfums de l'Oc�an, que
les marins pr�f�rent � l'ambre le plus exquis et aux essences les plus
pr�cieuses. La lune se d�gageait, � l'horizon, du cercle noir�tre que
les effets de lumi�re formaient au loin autour de nous, et sa clart� si
vive et � la fois si douce paraissait couvrir d'une nappe d'argent la
houle que nous fendions � grands coups de rames. Il nous avait fallu en
effet border nos avirons: le vent avait cess�, comme pour ne pas
interrompre le calme harmonieux de la nature. A terre, au sein des
for�ts ombreuses et des plaines d�sertes, le silence des nuits a sans
doute quelque chose de bien religieux; mais � la mer combien le repos de
tous les �l�mens est noble et sublime! L'homme qui ne s'est pas oubli�
des heures enti�res au milieu de l'Oc�an pendant une belle nuit d'�t�,
n'a pas �prouv� ce qu'il y a de mieux fait pour nous �lever aux id�es
les plus nobles et les plus consolantes.
Revenons un peu aux choses terrestres. A droite de ma p�niche je voyais
l'immense mer se gonfler majestueusement sous les rayons de la lune: �
ma gauche et du c�t� de la terre, d�filaient une multitude de rochers
auxquels la nuit et la clart� de l'astre qui nous guidait donnaient les
formes les plus bizarres et l'apparence la plus fantastique. Le calme de
ce beau spectacle n'�tait interrompu, que par le bruit r�gulier de nos
avirons ou par la voix retentissante de mes matelots, et quelquefois par
le mugissement lointain de la houle paresseuse qui allait s'engouffrer
dans les cavit�s des rochers ou les grottes du rivage. Jamais je n'ai
pass� d'heures plus douces que celles de cette nuit, pendant laquelle,
tout jeune que j'�tais, mes petites facult�s m�ditatives allaient grand
train.
Un canonnier de marine que j'avais � bord ne me permit pas de rester
long-temps plong� dans mes d�licieuses r�veries. Ce canonnier �tait un
de ces clowns d'�quipage, de ces agr�ables de bord qui ont le privil�ge
de faire rire leurs camarades en toute occasion, et d'�gayer pour ainsi
dire la p�nible vie du matelot. Mon clown � moi se nommait Fournerat:
c'�tait un joyeux et joli gar�on, aim� de tout son monde, et qui, chose
rare, �tait aussi bon homme de bord qu'il �tait bon farceur. Mes gens
�taient-ils fatigu�s, harass�s, mouill�s jusqu'aux os? Fournerat
laissait �chapper une saillie, et le plus m�content riait et se
remettait � l'ouvrage; �tions-nous oblig�s de nager pendant une
demi-journ�e? Quand l'ardeur des rameurs mollissait, Fournerat
improvisait une chanson, et le courage revenait au plus maussade. Les
quarts-de vin de ses camarades, les doubles rations que je lui donnais
en suppl�ment, pleuvaient sur lui; mais jamais il ne se grisait, et je
l'aimais comme l'homme le plus utile, le plus rang� et le plus soumis de
mon petit �quipage.
Mes gens, avaient les avirons sur les bras depuis trois ou quatre
heures. L'air chaud de la nuit semblait leur inspirer la mollesse dont
ils �taient remplis. Quelques-uns des nageurs se plaignaient d�j� de la
fatigue, mais se plaignaient comme font souvent les matelots, en
exhalant leur mauvaise humeur en bons mots contre les objets, qu'ils
pouvaient accuser sans craindre d'�tre r�primand�s. �Savez-vous bien,
disait l'un � ses camarades, que la lettre que nous avons � �crire avec
ces plumes de dix pieds (les avirons) est bigrement longue!--Oui,
r�pondait un autre, et j'ai envie de mettre de suite ma signature au
bas, pour en avoir plus t�t fait.
--Qu'est-ce que �a veut dire? s'�cria Fournerat; vous voulez finir d�j�
votre lettre par paresse d'�crire? Eh bien! moi, je vais en commencer
une. Pr�tez-moi une de vos plumes de bois, et vous allez voir comment je
vas styler la lettre d'un mauvais fils � son cher p�re.�
Fournerat, en pronon�ant ces mots avec un ton qui n'�tait qu'� lui,
saisit l'aviron d'un des m�contens. Chacun se dispose � entendre le
_farceur_ dicter la lettre qu'il va adresser � son p�re. Le courage
revient � tout le monde, et mon canonnier, tout en hallant un grand coup
sur son long aviron, commence ainsi:
Previous Page
| Next Page
|
|