Contes de bord by Édouard Corbière


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Page 27

�Il a coul�, r�pond un des patrons des canots, justement � l'instant o�
nous allions le haler en dedans.

--Et tu n'as donc pas pu le sauver, toi Barbe-Rouge?� demanda avec
vivacit� le commandant.

Barbe-Rouge ne r�pond rien, mais il se jette de nouveau � la mer.... Il
plonge; il para�t chercher quelque chose � l'endroit o� la chaloupe a
disparu. Au bout d'une demi-heure, il revient � bord avec un cadavre
qu'il a r�ussi enfin � retirer du fond des flots.

C'�tait le cadavre du contre-ma�tre!

Le commandant, � cette vue, ne peut s'emp�cher de s'�crier, en
s'adressant � Barbe-Rouge, avec plus de douleur encore que de vivacit�:

�Pourquoi, malheureux, ne pas avoir fait, il y a une demi-heure, ce que
tu viens de faire � pr�sent? il est bien temps!�

Ces paroles, prononc�es avec un air de reproche � peine perceptible pour
les personnes les plus intelligentes, parurent produire un effet
inconcevable sur Barbe-Rouge. Comment cet homme, jusque l� si insensible
au m�pris qu'on avait pour lui et m�me aux mauvais traitemens dont on
l'accablait journellement, sembla-t-il comprendre si bien le sentiment
qui animait le commandant quand il lui adressa ces paroles dites
pourtant d'un ton qui n'avait rien de rude ni d'accusateur? La
bienveillance que seul, entre toutes les personnes du bord, le
commandant avait t�moign�e � Barbe-Rouge, avait-elle eu le privil�ge de
d�velopper dans cette �me, jusqu'alors ferm�e � toutes les douces
�motions, une susceptibilit� inconnue? Le coeur du malheureux
n'attendait-il qu'un touchant int�r�t de la part de celui qu'il avait
aim�, pour �prouver le sentiment qui ennoblit le plus la nature humaine?
Que de secrets il reste encore � d�couvrir dans les profondeurs de
l'�me! Que d'hommes sont morts stupides, que l'on aurait pu arracher �
cette esp�ce de paralysie morale qui engourdit le coeur, si l'on avait
pu conna�tre les moyens de gu�rir leur �me, comme de savans m�decins
savent gu�rir le corps de ces enfans difformes dont leur art parvient �
faire des hommes robustes et sains!

Cette sensibilit�, � laquelle paraissait na�tre le pauvre Barbe-Rouge,
fut loin, h�las! d'�tre un bienfait pour lui: elle ne devint un bonheur
que pour tous ces matelots qui se faisaient, depuis si long-temps, un
jeu inhumain de le tourmenter comme un de ces animaux que l'homme a
soumis � ses cruels caprices.

Le vaisseau _le Troph�e_ mit � la mer, emportant avec lui son brave
commandant, son ancien �quipage, le sournois Barbe-Rouge, et toutes ces
vieilles habitudes et ces moeurs qui subsistent � bord d'un navire
depuis long-temps arm�, comme au sein d'une soci�t� anciennement
constitu�e; cit� mouvante et guerri�re, peuple flottant qu'une vague
submerge tout entier, et que la volont� d'un seul homme gouverne
despotiquement sur l'immensit� des mers indompt�es!

Barbe-Rouge, depuis l'accident de la chaloupe, languissait � bord, mais
languissait comme l'aurait fait un chat ou un chien. Il ne mangeait
plus. C'�tait � ce signe que l'on reconnaissait surtout qu'il avait du
chagrin. Le m�decin du vaisseau avait d�clar� au commandant que son
sauvage prot�g� n'�tait pas malade, mais que le moral paraissait �tre
affect� chez lui. Le moral de Barbe-Rouge! qui jamais s'en serait dout�!
Le commandant, apr�s l'avoir interrog� sur ce qu'il �prouvait et n'avoir
pu obtenir de lui d'autre r�ponse que de grosses larmes, chercha � le
consoler par de bons traitemens. Peine inutile! l'infortun� Barbe-Rouge
d�p�rissait � vue d'oeil. L'id�e d'avoir m�rit�, dans une circonstance
funeste, le reproche de son commandant, le d�chirait comme un remords;
car cet idiot, qui jusque l� paraissait �tre rest� �tranger � presque
toutes les douleurs et les jouissances de l'humanit�, avait un remords.

Un jour le commandant ordonna, pendant le beau temps que le vaisseau
�prouvait depuis une semaine, de calfater les coutures du pont. On
appelle _coutures_ les interstices qui existent entre les planches dont
le pont est form�, et que l'on remplit avec de l'�toupe enduite de brai.

Pour faire cette op�ration, c'est-�-dire pour rebattre les _coutures_,
les calfats du bord pr�par�rent le brai sec dont ils avaient besoin, et
au moyen d'un boulet rougi � la cuisine ils faisaient fondre cette
esp�ce de r�sine dans des marmites en fer. Ce proc�d� est, � bord des
b�timens, le plus prudent que l'on puisse employer; car avec un boulet
rougi il n'est gu�re possible de mettre le feu au brai, que l'on
s'exposerait � enflammer en le faisant chauffer sur des fourneaux.

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Books | Photos | Paul Mutton | Wed 14th Jan 2026, 17:10