Port-Tarascon by Alphonse Daudet


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Page 62

Encore si l'on nous avait mis l'un pr�s de l'autre!... quoique, �
vrai dire, j'�prouve, depuis mon arriv�e un certain soulagement �
�tre seul, � me reprendre.

L'intimit� d'un grand homme est si fatigante � la longue! Il vous
parle toujours de lui et ne s'occupe jamais de ce qui vous
int�resse. Ainsi, sur le _Tomahawk, _pas une minute � moi, pas un
instant pour �tre aupr�s de ma Clorinde. Tant de fois je me disais
�Elle est l�-bas!� Mais je ne pouvais m'�chapper. Apr�s d�ner,
j'avais d�j� la partie d'�checs du commodore, puis le reste du
jour Tartarin ne me l�chait plus, surtout depuis que je lui avais
fait l'aveu du M�morial.� �crivez ceci... N'oubliez pas de dire
cela...� Et des anecdotes sur lui, sur ses parents souvent, pas
tr�s int�ressantes.

Songez-vous que Las Cases a fait ce m�tier pendant des ann�es!
L'Empereur le r�veillait � six heures du matin, l'emmenait, �
pied, � cheval, en voiture, et sit�t en route:

�Vous y �tes, Las Cases?... Alors continuons... Quand j'eus sign�
le trait� de Campo-Formio...� Le pauvre confident avait ses
affaires, lui aussi, son enfant malade, sa femme rest�e en France,
mais qu'�tait cela pour l'autre qui ne songeait qu'� se raconter,
� s'expliquer devant l'Europe, l'Univers, la Post�rit�, tous les
jours, tous les soirs et pendant des ann�es! C'est-�-dire que la
vraie victime de Sainte-H�l�ne n'a pas �t� Napol�on, mais Las
Cases. Moi, maintenant, ce supplice m'est �pargn�. Dieu m'est
t�moin que je n'ai rien fait pour cela, mais on nous a mis � part
et j'en profite pour penser � moi, � mon infortune, qui est
grande, � ma Clorinde bien-aim�e. Me croit-elle coupable?... Elle,
non; mais sa famille, tous ces Espazettes de l'Escudelle de
Lambesc?... Dans ce monde l�, un homme sans titre est toujours
coupable. En tous cas je n'ai plus d'espoir qu'on m'accueille
jamais pour mari de Clorinde, d�chu que je suis de mes grandeurs;
j'irai reprendre mon emploi entre les bocaux de B�zuquet, � la
pharmacie de la Placette... Et voil� la gloire!

_17 juillet. _- Une chose qui me fait inqui�ter beaucoup, c'est
que personne ne vienne me voir dans ma prison. Ils m'en veulent
autant qu'� mon ma�tre. Ma seule distraction, tout seulet dans ma
cellule, est de monter sur la table; j'arrive ainsi au fenestron,
et de l� j'ai une vue merveilleuse entre les barreaux.

Le Rh�ne roule du soleil �parpill� parmi ses petites �les d'un
vert p�le que le vent �bouriffe. Le ciel est tout ray� du vol noir
des martinets; leurs petits cris se poursuivent, passant tout
contre moi ou tombant de tr�s haut, et tout en bas se balance le
pont de fil de fer, si long, si mince, qu'on s'attend toujours �
le voir partir, envol� un chapeau.

Sur les bords du fleuve, des ruines de vieux ch�teaux, celui de
Beaucaire avec la ville � ses pieds, ceux de Courterolle, de
Vacquerie. Derri�re ces gros murs, �boul�s par le temps, il se
tenait autrefois des �cours d'amour�, o� les trouv�res, les
f�libres d'alors, �taient aim�s par des princesses et des reines
qu'ils chantaient, comme Pascalon chante sa Clorinde. Mais quel
changement, p�ca�re! depuis ces �poques lointaines. � pr�sent les
somptueux manoirs ne sont plus que des trous envahis de ronces; et
les f�libres ont beau c�l�brer grandes dames et damoiselles, les
damoiselles se moquent joliment d'eux.

Une vue moins attristante est celle du canal de Beaucaire avec
tous ses bateaux peints en vert, en jaune, serr�s en tas, et sur
les quais les taches rouges des militaires que je vois se promener
du haut de mon fenestron. Ils doivent �tre bien contents, les gens
de Beaucaire, de la m�saventure de Tarascon et de l'�croulement de
notre grand homme; car la renomm�e de Tartarin les offusquait, ces
orgueilleux voisins d'en face. Dans mon enfance, je me rappelle
quels _esbrouffes _ils faisaient encore avec leur foire de
Beaucaire. On y venait de partout, -- pas de Tarascon, par
exemple, le pont en fil de fer est si dangereux! -- C'�tait une
affluence �norme, plus de cinq cent mille �mes au moins, ensemble
sur le champ de foire!...

D'ann�e en ann�e tout cela s'est vid�. La foire de Beaucaire
existe toujours, mais personne n'y vient.

En ville on ne voit que des �criteaux: _� louer..., � louer...,
_et s'il arrive par hasard un voyageur, un repr�sentant de maison
de commerce, l'habitant lui fait f�te, on se l'arrache, le conseil
municipal va au-devant de lui, musique en t�te. Finalement,
Beaucaire a perdu tout renom; tandis que Tarascon devenait
c�l�bre... Et gr�ce � qui, sinon � Tartarin?

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Books | Photos | Paul Mutton | Sun 18th Jan 2026, 19:11