Jean Ziska by George Sand


Main
- books.jibble.org



My Books
- IRC Hacks

Misc. Articles
- Meaning of Jibble
- M4 Su Doku
- Computer Scrapbooking
- Setting up Java
- Bootable Java
- Cookies in Java
- Dynamic Graphs
- Social Shakespeare

External Links
- Paul Mutton
- Jibble Photo Gallery
- Jibble Forums
- Google Landmarks
- Jibble Shop
- Free Books
- Intershot Ltd

books.jibble.org

Previous Page | Next Page

Page 2

Il me fallait insister sur cotte vérité, devenue banale, avant de vous
introduire sur l'arène fumante de la Bohème. Si je vous y faisais entrer
d'emblée, lectrice délicate, épouvantée de heurter à chaque pas des
monceaux de ruines et de cadavres, vous penseriez peut-être que la
Bohème était alors une nation plus barbare que les autres; je dois donc,
au préalable, vous prier, Madame, de jeter un coup d'oeil sur notre
belle France, et de voir ce qu'elle était à cette époque, c'est-à-dire
durant les dernières années de l'infortuné Charles VI. D'un côté les
Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux, portes de Paris, pillant et
massacrant sans merci leurs compatriotes; un sire de Vauru pendant au
chêne de Meaux une cinquantaine de pièces de gibier humain qu'on y
voyait _brandiller_ tous les matins[2]; un dauphin de France assassinant
son parent en trahison sur le pont de Montereau, emprisonnant sa mère,
abandonnant son père idiot à tous les maux de sa condition et à tous les
dangers de son ineptie: de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de son
proche parent, faisant justice de ses ennemis dans Paris, à l'aide du
bourreau Capeluche, des bouchers et des écorcheurs; chaque parti vendant
à son tour sa patrie à l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans
Paris la famine, la peste, l'anarchie, le découragement, les vengeances
inutiles et féroces, les prisonniers mourant de faim dans les cachots ou
égorgés par centaines au Châtelet; la Seine encombrée de sacs de cuir
remplis de cadavres; une reine obèse plongée dans la débauche, chaque
membre de la famille royale volant les trésors de la couronne, dévastant
les églises, écrasant le peuple d'impôts; celui-ci faisant fondre la
châsse île Saint-Louis pour payer une orgie, celui-là arrachant aux
misérables leur dernière obole pour une campagne contre l'ennemi qu'il
n'ose pas seulement songer à entreprendre; les bandes de soldats
mercenaires réclamant en vain leur paye, et recevant pour dédommagement
la permission de mettre le pays à feu et à sang; et le jour des
funérailles de Charles VI, où il ne restait pas un seul de ces princes
pour accompagner son cercueil, le duc de Bedfort criant sur cette tombe
maudite: «Vive le roi de France et d'Angleterre, Henri VI!»

[Note 2: Voy. Henri Martin.]

Eh bien, pendant cette agonie de la France, la Bohème présentait un
spectacle non moins terrible, mais héroïque et grandiose. Une poignée de
fanatiques invincibles repoussait les immenses armées de la Germanie;
les massacres et les incendies servaient du moins à tenter un grand
coup, une oeuvre patriotique; et si la Bohème finit par succomber,
ce fut avec autant de gloire que _ces vaillantes gens_ de Gand, dont
l'histoire est quasi contemporaine.




I.


Wenceslas de Luxembourg régnait en Bohême. La France avait vu ce
monarque grossier lorsqu'il était venu conférer à Reims avec les princes
du saint-empire et les princes français pour l'exclusion de l'antipape
Boniface. «Les moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choquèrent
fort la cour de France, qui mettait au moins de l'élégance dans le
libertinage: l'empereur était ivre dès le matin quand on allait le
chercher pour les conférences[3].» A l'époque du concile de Constance et
du supplice de Jean Huss, il y avait quinze ans que Wenceslas n'était
plus empereur. Son frère Sigismond avait réussi à le faire déposer par
les électeurs du saint-empire, dans l'espérance de lui succéder; mais
il fut déçu dans son ambition, et la diète choisit Rupert, électeur
palatin, entre plusieurs concurrents, dont l'un fut assassiné par
les autres. Cette élection ne fut pas généralement approuvée.
Aix-la-Chapelle refusa de conférer à Rupert le titre de _roi des
Romains;_ plusieurs autres villes du saint-empire reculèrent devant la
violation du serment qu'elles avaient prêté au successeur légitime de
Charles IV[4]. Une partie des domaines impériaux paya les subsides à
Wenceslas, l'autre à Rupert. Sigismond brocha sur le tout, inonda la
Bohême de ses garnisons et la désola de ses brigandages, s'arrogeant la
souveraineté effective en attendant mieux, persécutant son frère
dans l'intérieur de son royaume, soulevant la nation contre lui, et
s'efforçant d'user les derniers ressorts de cette volonté déjà morte.
Ainsi rien ne ressemblait plus à la papauté que l'Empire, puisqu'on vit
vers le même temps trois papes se disputer la tiare, et trois empereurs
s'arracher le sceptre des mains. Et l'on peut dire aussi que rien ne
ressemblait plus à la France que la Bohême. A l'une un roi fainéant,
poltron, ivrogne, abruti; à l'autre un pauvre aliéné, moins odieux et
aussi impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs et des
Bourgognes, et la fureur du peuple entre deux. A la Bohême, les ravages
de Sigismond, la résistance à la fois molle et cruelle de la cour, et la
voix du peuple, au nom de Jean Huss, précipitant l'orage. Mais là fut
grande cette voix du peuple, que trop de malheurs et de divisions
étouffaient chez nous sous le bâillon de L'étranger.

Previous Page | Next Page


Books | Photos | Paul Mutton | Wed 7th Jan 2009, 3:07