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Page 24
--Et toi aussi, Ma�kara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans
piti� pour celui qui aurait �chang� avec ta femme trois mots de
galanterie tout � fait sans cons�quence?
--Oh! oh! sans cons�quence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parl�,
tout est dit: entre les l�vres de la femme et celles de l'homme, il n'y
a qu'un baiser.
--Ainsi tu r�pudierais l'une et tuerais l'autre?
--Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon _nif_.
--Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire.
--Mon _nif,_ c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de
son honneur.
--Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le m�me en Kabylie
qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre
front. D�cid�ment, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre.
--Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils
�tre si jaloux de femmes qu'ils ach�tent?
--D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgr� cela...
--Voil� une raison.
--Quand elles sont belles. Et puis, si nous �tions moins s�v�res,
personne ne conna�trait plus son p�re: elles ne sont pas comme les
Fran�aises, et ne se font aucun scrupule de couper le _nif_ � leurs
maris.
--Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves.
--Bah! � chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le m�nage;
si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se
distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les
_Kanouns_ ne leur accordent aucun droit. Elles n'h�ritent pas; ce
qu'elles ont appartient � leurs maris ou � leurs parents; mais elles
n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de
pourvoir � leur entretien.
--Est-il vrai qu'apr�s les avoir �pous�es sans leur consentement, vous
puissiez les r�pudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce
avec elles?
--Oui, mais elles peuvent se remarier.
--C'est bien heureux vraiment!
--A la condition toutefois, ajouta Ma�kara, que le nouvel acqu�reur
remettra au premier mari la somme que celui-ci a pay�e aux parents de la
femme.
--Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courrouc�e.
--Elles se donnent assez souvent ce plaisir-l�. J'en connais une qui,
apr�s avoir �t� achet�e six fois, a empoisonn� son dernier acqu�reur
pour convoler en septi�mes noces avec un jeune homme auquel elle avait
donn� l'amulette qui fait aimer.
--Vos femmes ont des poisons?
--Elles se servent d'arsenic pour s'�piler par tout le corps.
--Et cette amulette, o� la trouve-t-on?
--Tu peux le demander � cette vieille sorci�re que nous apercevons
l�-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le
dos. Elle a d� composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et
non-seulement elle est adroite � glisser un charme dans le ha�k d'une
femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune gar�on, mais elle sait
aussi faire dispara�tre le fruit d'un amour coupable.
--Ma�kara, tu ne m'as pas dit o� l'on trouve cette amulette.
--Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir,
Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin.
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