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Page 52
Un bateau pavois� et plein de masques et de musiciens s'avan�a sur le
canal de la Giadecca. Je proposai � Juliette de prendre une gondole
et d'en approcher pour voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs
soci�t�s suivirent notre exemple, et bient�t nous nous trouv�mes engag�s
dans un groupe de gondoles et de barques qui accompagnaient avec nous le
bateau pavois� et semblaient lui servir d'escorte.
Nous entend�mes dire aux gondoliers que cette troupe de masques �tait
compos�e des jeunes gens les plus riches et les plus � la mode dans
Venise. Ils �taient en effet d'une �l�gance extr�me; leurs costumes
�taient fort riches, et le bateau �tait orn� de voiles de soie, de
banderoles de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus grande
beaut�. Leurs v�tements �taient ceux des anciens V�nitiens, que Paul
V�ron�se, par un heureux anachronisme, a reproduits dans plusieurs
sujets de d�votion, entre autres dans le magnifique tableau des _Noces_,
dont la r�publique de Venise fit pr�sent � Louis XIV, et qui est au
mus�e de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai surtout un homme v�tu
d'une longue robe de soie vert-p�le, brod�e de longues arabesques d'or
et d'argent. Il �tait debout et jouait de la guitare dans une attitude
si noble, sa haute taille �tait si bien prise, qu'il semblait fait
expr�s pour porter ces habits magnifiques. Je le fis remarquer �
Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement, le vit � peine, et me
r�pondit: �Oui, oui, superbe!� en pensant � autre chose.
[Illustration: Il �tait debout et jouait de la guitare.]
Nous suivions toujours, et, pouss�s par les autres barques, nous
touchions le bateau pavois� du c�t� pr�cis�ment o� se tenait cet homme.
Juliette �tait aussi debout avec moi et s'appuyait sur le couvert de la
gondole pour ne pas �tre renvers�e par les secousses que nous recevions
souvent. Tout � coup cet homme se pencha vers Juliette comme pour la
reconna�tre, passa la guitare � son voisin, arracha son masque noir et
se tourna de nouveau vers nous. Je vis sa figure, qui �tait belle et
noble s'il en fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela
� demi-voix, et elle tressaillit comme si elle e�t �t� frapp�e d'une
commotion galvanique.
--Juliette! r�p�ta-t-il d'une voix plus forte.
--Leoni! s'�cria-t-elle avec transport.
C'est encore pour moi comme un r�ve. J'eus un �blouissement; je perdis
la vue pendant une seconde, je crois. Juliette s'�lan�a, imp�tueuse et
forte. Tout � coup je la vis transport�e comme par magie sur le bateau,
dans les bras de Leoni; un baiser d�lirant unissait leurs l�vres. Le
sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les oreilles, me couvrit les
yeux d'un voile plus �pais; je ne sais pas ce qui se passa. Je revins �
moi en montant l'escalier de mon auberge. J'�tais seul; Juliette �tait
partie avec Leoni.
Je tombai dans une rage inou�e, et pendant trois heures je me comportai
comme un �pileptique. Je re�us vers le soir une lettre de Juliette
con�ue en ces termes:
�Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime, je te v�n�re, je te
b�nis � genoux pour ton amour et tes bienfaits. Ne me hais pas; tu sais
que je ne m'appartiens pas, qu'une main invisible dispose de moi et me
jette malgr� moi dans les bras de cet homme. O mon ami, pardonne-moi, ne
te venge pas! je l'aime, je ne puis vivre sans lui. Je ne puis savoir
qu'il existe sans le d�sirer, je ne puis le voir passer sans le suivre.
Je suis sa femme; il est mon ma�tre, vois-tu: il est impossible que je
me d�robe � sa passion et � son autorit�. Tu as vu si j'ai pu r�sister �
son appel. Il y a eu comme une force magn�tique, comme un aimant qui m'a
soulev�e et qui m'a jet�e sur son coeur; et pourtant j'�tais pr�s de
toi, j'avais ma main dans la tienne. Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu
n'en as pas eu la force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a m�me pas
pu me rappeler; tu vois que cela ne d�pend pas de nous.
[Illustration: Il fit un rugissement sourd, mordit le sable...]
Il y a une volont� cach�e, une puissance magique qui ordonne et op�re
ces choses �tranges. Je ne puis briser la cha�ne qui est entre moi et
Leoni; c'est le boulet qui accouple les gal�riens, mais c'est la main de
Dieu qui l'a riv�.
�O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis � tes pieds. Je te supplie
de me laisser �tre heureuse. Si tu savais comme il m'aime encore, comme
il m'a re�ue avec joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles
larmes!... Je suis comme ivre, je crois r�ver... Je dois oublier son
crime envers moi: il �tait fou. Apr�s m'avoir abandonn�e, il est arriv�
� Naples dans un tel �tat d'ali�nation qu'il a �t� enferm� dans un
h�pital de fous. Je ne sais par quel miracle il en est sorti gu�ri, ni
par quelle protection du sort il se trouve maintenant remont� au fa�te
de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus passionn� que
jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer, duss�-je �tre heureuse seulement
un jour et mourir demain. Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si
follement, toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi mal plac�e?
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