L'influence d'un livre by Philippe Aubert de Gaspé


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Page 6

--J'arrive des pays d'en haut, r�pondit ce dernier.

--Allez-vous plus loin ce soir, Fran�ois?

--Non, je profite de l'offre obligeante de monsieur et je vais
coucher chez lui; et vous?

Ici la physionomie de Lepage se rembrunit. Il avait int�r�t � ce que
personne ne s�t que le malheureux colporteur passait la nuit dans sa
demeure.

--Je vais marcher encore une demi-heure et je crois que je logerai
ce soir chez un de mes amis--Adieu je suis press�. Il continua sa
route. Guillemette prit le chemin du rivage et, apr�s avoir chass�
pr�s d'une heure, il rentra au logis pour souper. Il trouva la table
mise et se mit � manger de bon app�tit. La conversation roula pendant
le repas sur ses sp�culations et il avoua franchement � son h�te
qu'il n'avait vendu que pour onze louis depuis son d�part de la
capitale. Apr�s avoir pris quelques verres de vin qui contenaient un
fort narcotique que Lepage y avait jet� � son insu, il manifesta le
d�sir de se reposer, et se jeta sur un petit lit o� il ne tarda pas
� s'endormir.

Alors commen�a le drame horrible dont nous allons entretenir nos
lecteurs. Lepage, jusqu'alors accoud� sur la table et enseveli dans
les r�veries, se leva et fit quelques tours dans la chambre � pas
lents, puis s'arr�ta pr�s de l'endroit o� dormait sa victime. Il
�couta, d'un air inquiet, son sommeil in�gal et entrecoup� de paroles
sans suite. �Il n'est pas encore enti�rement sous "l'influence
de l'opiat"�, se dit-il, et il retourna s'asseoir sur un sofa.
La lumi�re qui br�lait sur la table laissait �chapper une lueur
lugubre qui donnait un relief horrible � son visage sinistre enfonc�
dans l'ombre; relief horrible, non par l'agitation qui se peignait
sur des traits d'acier, mais par le calme muet et l'expression d'une
tranquillit� effrayante. Il se leva de nouveau, s'avan�a pr�s d'une
armoire et en sortit un marteau qu'il contempla avec un sourire de
l'enfer: le sourire de Shylock, lorsqu'il aiguisait son couteau et
qu'il contemplait la balance dans laquelle il devait peser la livre
de chair humaine qu'il allait prendre sur le coeur d'Antonio. Il
donna un nouvel �clat � sa lumi�re; puis, le marteau d'une main et
envelopp� dans les plis de son immense robe, il alla s'asseoir pr�s
du lit du malheureux Guillemette.

Il consid�ra, pendant quelque temps, son sommeil paisible,
avant-coureur de la mort qui ouvrait d�j� ses bras pour le recevoir;
il �couta un moment les palpitations de son coeur:--quelque chose
d'inexprimable et qui n'est pas de ce monde [mais de] l'enfer passa
sur son visage; il resserra involontairement le marteau, �carta
la chemise du malheureux �tendu devant lui et, d'un seul coup de
l'instrument terrible qu'il tenait � la main, il coupa l'art�re
jugulaire de sa victime. Le sang r�jaillit sur lui et �teignit la
lumi�re. Alors s'engagea dans les t�n�bres une lutte horrible! lutte
de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se
trouva corps � corps avec son assassin qui trembla pour la premi�re
fois en sentant l'�treinte d�sesp�r�e d'un mourant et en entendant,
pr�s de son oreille, le dernier r�le qui sortait de la bouche de
celui qui l'embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu �
la vie. Il eut n�anmoins le courage d'appliquer un second coup et un
instant apr�s il entendit, avec joie, le bruit d'un corps qui tombait
sur le plancher; le silence vint augmenter l'horreur de ce drame
sanglant et la pendule sonna onze heures.

Il ralluma sa bougie avec peine et revint dans le cabinet o� il
s'effor�a, en vain, d'arr�ter le sang qui sortait de la
blessure:--Faisons dispara�tre aussit�t que possible toutes ces
traces qui pourraient me trahir, se dit-il. Et, quant � toi, ton
linceul, c'est l'onde. Il d�pouilla ensuite le corps et lui attacha
les pieds avec une corde, fit le tour de chaque fen�tre pour voir
s'il n'entendrait aucun bruit du dehors, il ouvrit sa porte; mais
aucune voix �trang�re ne troublait le silence de la nuit: la temp�te
r�gnait dans toute son horreur; et le sifflement du vent, m�l� au
fracas de la pluie et au mugissement des vagues, se faisait seul
entendre. Il referma la porte avec pr�caution, ouvrit la fen�tre qui
donnait sur le rivage, y jeta le corps et le rejoignit aussit�t.
La force du vent le faisait chanceler et la noirceur de la nuit
l'emp�chait de voir la petite embarcation dans laquelle il se
proposait de se livrer avec sa victime � la merci des flots. Il la
trouva enfin et, quoiqu'il e�t fallu la force de deux hommes pour la
soulever, il la fit partir de terre d'un bras vigoureux, y d�posa le
corps et la porta jusqu'� l'endroit o� la vague venait expirer sur le
rivage. Il attacha alors le cadavre derri�re le canot et, s'y �tant
plac�, il fit longtemps de vains efforts pour s'�loigner: le vent qui
soufflait avec force du nord et la mar�e montante le rejetaient sans
cesse sur la c�te. Enfin, par une manoeuvre habile, il parvint �
gagner le large, et apr�s un travail p�nible de deux heures, �puis�
de fatigue et se croyant dans le courant du fleuve qui court sur la
pointe de Saint-Roch, il coupa la corde et dirigea sa course vers
le rivage. Il trouva tout chez lui dans le m�me ordre qu'il l'avait
laiss�, referma la fen�tre et se mit � l'ouvrage. Il d�posa l'argent
dans son coffre, brisa la cassette dans laquelle le colporteur
transportait ses marchandises, les mit dans un sac qu'il serra, jeta
les planches dans la chemin�e, mit de c�t� les habillements, lava les
taches de sang du mieux qu'il put, puis se jeta sur son lit o� il
ne tarda pas � s'endormir d'un profond sommeil. La fatigue le fit
reposer pendant quelques heures; mais, vers le matin, son imagination
frapp�e de la veille vint les lui rappeler avec des circonstances
horribles.

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Books | Photos | Paul Mutton | Fri 4th Apr 2025, 16:20