Sans dessus dessous by Jules Verne


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Page 49

« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la
Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface.
Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer
des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de
projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou
quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se
balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la
grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une
intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre?
Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent »
péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »

En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du
secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête
à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux,
qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un
charme inexprimable.

Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la
surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes
ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de
leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres!

Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.

« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du
capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile
viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même
en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en
place au bout d’un temps relativement court ­ non sans avoir provoqué quelques
grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur
méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra
plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! »

Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de
tout briser dans un rayon de deux mètres.

Puis, il se répétait :

« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur
quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les
points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de
déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent
tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »

Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui
garnissaient le crâne :

« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus
compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas
de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un
passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles?
Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans
leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront
sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son
mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de
finesse sur le billard de l’Univers! »

Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent
reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du
bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient
ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent
quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que
partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si
les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à
mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus
braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se
serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants
s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.

Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un
passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du
jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits
par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.

« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était
interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la
campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons
à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les
plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour
s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin
du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal,
les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les
chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies
d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du
haut du ciel. »

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Books | Photos | Paul Mutton | Tue 17th Feb 2026, 12:13