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Page 45
« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la
présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système
terrestre. »
XII
Dans lequel J.-T. Maston continue
héroïquement à se taire.
Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune,
le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon!
Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils
sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon
l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de
l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il
le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?
Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à
l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément
qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la
Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les
entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante :
« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!
— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »
En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer :
« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »
En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas
plus exactement intitulé _Sans dessus dessous_ que _Sens dessus dessous_,
puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant
l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! »
Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission
d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en
convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de
J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans
toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le
capitaine Nicholl cela n’était que trop clair allait introduire une
modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un
nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les
conséquences de cette substitution.
L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée
à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les
membres du conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_
n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi
les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.
Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane
et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et
l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est
pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions
d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux
conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence
même, en provoquant une catastrophe universelle.
Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans
laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une
telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des
centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si
c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal,
de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce
départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après
sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux
usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes.
Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait
un avenir!
Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement
disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston,
congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques.
Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il
était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.
Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du
Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des
collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane
et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point
inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur
énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le
Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre
porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime
envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours,
trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.
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