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Page 18
Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras
droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant
cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais
l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui
animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait
un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau,
soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il
passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de
son temps.
Or, Mrs Evangélina Scorbitt bien que le moindre calcul lui donnât la migraine
avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les
mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière
et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans
un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui
jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et
ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules
de ce genre :
∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.
Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits
pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et
en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était
assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à
la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à
l’autre.
Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club,
qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs,
Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ni même de la
seconde avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme
une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues
dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans
grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée
quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à
laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire
annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston.
La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme
les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la
fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild!
Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents
millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, trois
veuves, qu’on se le dise! ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs
Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et
quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce
mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des
convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait
de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui
venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de
mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été
heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un
trésor de tendresse plus inépuisable encore.
Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait
volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire
de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il
s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne
pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du
Gun-Club lui répondait de l’avenir.
On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut
appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être
présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co,
elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «
l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire?
Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire pour la plus grosse
part de cette portion des régions boréales, circonscrites par le
quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou
plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet
inaccessible domaine?
C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts
pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle
intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.
Cette femme excellente très discrètement d’ailleurs avait bien tenté de
pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition
des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur
la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il «
retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui
faisant connaître le but de la nouvelle Société!…
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