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Page 12
La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux
interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement
soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major
Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le _New-York Herald_, les
lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées
par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.
Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne
savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la
_North Polar Practical Association_ était abandonnée à ses seules ressources,
la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une
pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement
de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée
dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas
s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste
assurée du succès.
À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street.
Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à
la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire
éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une
barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le
moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et
de pousser à propos leurs enchères.
Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major
Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui
se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût
dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!
Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le
consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite
indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et
ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les
navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes
représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des
millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité
publique.
Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina
Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu
deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans
place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club,
les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils
semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait
pas l’air de les connaître.
Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles
d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la
disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni
l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du
doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un
bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant antérieur à l’âge de fer, à
l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques,
puisqu’il datait du commencement du monde!
Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une
large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la
configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle
polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième
parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la _North Polar Practical
Association_ avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région
devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur
considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils
n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.
À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite
porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son
bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec
des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le
public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur
procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à
encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash »
suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût,
elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte
des États qui ne seraient pas adjudicataires.
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