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Page 80
Vers une heure du matin, �tendu sur la natte dont je m'�tais fait un lit
sur mon banc de quart, je fus r�veill� par un de mes officiers, qui
attira mon attention sur ce qui paraissait se passer � bord d'une
go�lette br�silienne, _l'Isabella_, mouill�e � quelque distance de
nous.
Je pr�tai attentivement l'oreille dans l'obscurit� de la nuit, que
troublaient par instans des cris, des g�missemens, partis du pont de
cette go�lette. Je crus d'abord que c'�taient des matelots ivres qui se
battaient entre eux, et je n'y pris plus garde. Le bruit qui m'avait un
peu inqui�t� s'�tant m�me tout-�-fait apais�, je descendis dans ma
chambre, croyant n'avoir plus rien � redouter, du moins pour le reste de
la nuit. A peine cependant �tais-je rendu dans ma cabine, que j'entendis
mes hommes me rappeler sur le pont pour parler, me disaient-ils, au
capitaine de la go�lette qui venait d'appareiller. Je n'eus que le temps
de m'�lancer sur le gaillard. _L'Isabella_ passait sous toutes voiles �
nous ranger. Un homme, mont� sur le bastingage de l'arri�re de ce
navire, me hurla ces mots au porte-voix:
�Adieu, mon ami: je viens de faire mon affaire. La go�lette que je tiens
sous mes pieds m'a co�t� moins cher que tu ne voulais me vendre ton
brick. Je vais courir quelques bord�es au large. Au revoir, porte-toi
bien, et moi aussi!�
C'�tait la voix du capitaine Manfredo.
Toute la journ�e qui suivit ce coup de piraterie, on ne parla � Bahia
que du bonheur que j'avais eu d'�chapper � l'envie du forban pour mon
joli navire. Une fois d�livr� de la pr�sence de mon ancien confr�re, je
respirai plus librement que je n'avais encore fait depuis notre
entrevue.
D�s que toute ma cargaison se trouva embarqu�e, je fis mes dispositions
pour partir, et j'appareillai enfin avec une bonne brise de terre. La
nuit qui suivit mon d�part ne fut marqu�e par aucun incident
extraordinaire; mais le lendemain, vers deux ou trois heures de
l'apr�s-midi, j'aper�us � une assez grande distance, et un peu sous le
vent de moi, un b�timent qui paraissait courir la m�me bord�e que la
mienne ou vouloir me rallier. Le peu de vent qui se jouait en ce moment
sur la mer, pour ainsi dire endormie, ne permettait pas au navire en
vue de m'approcher promptement, et cependant, au bout de quelque temps,
je crus remarquer qu'il m'avait assez sensiblement gagn�. Je braquai ma
longue-vue sur lui avec quelque inqui�tude, et � force de chercher �
d�couvrir tous ses mouvemens, je m'aper�us qu'il avait bord� une assez
grande quantit� d'avirons, et je demeurai convaincu qu'au bout de peu
d'instans, il pourrait bien m'avoir accost�.
Priv�, au sein du calme plat qui se fit bient�t, de m'�loigner de ce
diable de navire qu'un pressentiment secret me faisait d�j� regarder
comme suspect, j'attendais avec anxi�t� le moment o� la brise du soir
s'�l�verait. Cette brise maudite n'arrivait pas, et chaque minute
d'attente me paraissait longue comme une heure de torture. La go�lette
s'approchait toujours; et, quand il me fut permis de l'observer de plus
pr�s que je ne l'avais encore fait, je reconnus, ou je crus reconna�tre
_l'Isabella_.... Un quart d'heure apr�s cette triste d�couverte, il ne
me resta plus de doute sur l'esp�ce de rencontre que je venais de faire.
La go�lette hissa, une fois � deux port�es de canon de moi, un grand
pavillon rouge � croix blanche au haut de son m�t de misaine. Malgr� le
trouble de mes id�es, je me rappelai que c'�tait le signal particulier
auquel le capitaine Manfredo m'avait dit que je le reconna�trais si nous
avions quelque jour le bonheur de nous rencontrer � la mer..... Quel
bonheur!... J'�tais constern�: il n'y avait plus moyen de lui �chapper,
car il venait trop bon train.... Mais au moment o� je r�unissais toutes
mes forces pour me r�signer au sort que je ne pr�voyais que trop, la
brise, cette brise que j'avais attendue si vainement jusque l�, s'�leva
tout-�-coup du c�t� de terre, et je la vis avec un ravissement indicible
enfler mes voiles abattues et faire plier mollement mon navire sur le
c�t� de tribord. C'�tait la vie et l'espoir qui me revenaient avec la
fra�cheur du vent. Plus de crainte du pirate! Mes voiles, arrondies par
les ris�es dont je profite, m'enl�vent comme des ailes rapides, �
l'avidit� de mon infatigable vautour. Il a beau rentrer ses avirons en
double, et larguer toutes ses petites voiles pour me poursuivre sans
rel�che; au bout d'une heure de chasse il n'a rien gagn� sur moi; au
contraire, il parait avoir perdu du terrain, et il se voit bient�t
contraint d'abandonner la partie, avant la nuit qui s'avance, apportant
dans ses flancs une brise forte et ronde, qu'elle �tend, avec ses ombres
immenses, sur la mer doucement agit�e.
Mais mon ami le pirate ne voulut pas me quitter sans me faire
solennellement ses adieux. Au moment o� il virait de bord pour
s'�loigner de moi, il m'envoya quatre coups de canon dont les boulets
all�rent se perdre � quelque cents brasses de mon navire.
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