Port-Tarascon by Alphonse Daudet


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Page 65

Le mois d'ao�t � Tarascon, je vous dirai, est le mois de la lourde
chaleur. Il y fait chaud comme en Alg�rie, et les pr�cautions
contre l'ardeur du ciel sont les m�mes que dans nos villes
d'Afrique: la retraite dans les rues avant midi, les casernes
consign�es, les auvents mis � toutes les boutiques. Mais le proc�s
de Tartarin avait chang� ces habitudes locales, et l'on imagine
ais�ment la temp�rature que devait atteindre cette salle
d'audience bond�e de monde, avec les dames � falbalas et �
panaches empil�es sur les tribunes du fond.

Deux heures sonnaient au jaquemart du palais; et par les hautes
fen�tres larges ouvertes, devant lesquelles descendaient de longs
rideaux jaunes formant stores, entrait, avec les battements de la
lumi�re r�verb�r�e, le bruit assourdissant des cigales sur les
alisiers et les platanes du Cours, -- gros arbres � feuilles
blanches, � feuilles de poussi�re, -- les rumeurs de la foule
rest�e dehors, les cris des marchands d'eau, comme aux ar�nes les
jours de courses:

�Qui veut boire? L'eau est fra�che!...�

Vraiment il fallait �tre de Tarascon pour r�sister � la chaleur
qu'il faisait l�-dedans, une de ces chaleurs o� m�me un condamn� �
mort se serait endormi pendant le prononc� de sa sentence. Aussi
les plus �cras�s dans la salle �taient-ils les trois juges, tous
�trangers � ce br�lant Midi. Le pr�sident Mouillard, un Lyonnais,
comme un Suisse de France, l'air aust�re, t�te longue, chenue et
philosophique, donnant envie de pleurer rien qu'� le regarder,
puis ses deux assesseurs, Beckmann qui arrivait de Lille, et
Robert du Nord, d'encore bien plus haut.

D�s le commencement des d�bats, ces trois messieurs �taient tomb�s
malgr� eux dans une vague torpeur, les yeux fix�s sur les grands
carr�s de lumi�re d�coup�s derri�re les rideaux jaunes, et pendant
l'interminable appel des t�moins, au nombre de deux cent cinquante
au moins, et tous � charge, ils avaient fini par s'endormir tout �
fait.

Les gendarmes, qui n'�taient pas du Midi davantage et � qui l'on
avait eu la cruaut� de laisser leurs lourdes buffleteries,
dormaient aussi. Sans doute ce sont l� de mauvaises conditions
pour rendre la vraie justice. Heureusement que les magistrats
avaient �tudi� l'affaire d'avance, sans cela ils n'y auraient
jamais rien compris, n'entendant, dans leur inattentive
somnolence, que le bruit des cigales et un confus bourdonnement de
mouches et de voix.

Apr�s le d�fil� des t�moins, le substitut Bompard du Mazet
commen�a la lecture de l'acte d'accusation.

Du plein Midi, celui-l�, par exemple! un tout petit velu, chevelu,
bedonnant, une barbe en copeaux noirs, des yeux sortis comme d'un
coup de pouce et tout sanglants dans un teint de v�sicatoire, une
voix de cuivre qui vous crachait du m�tal dans les oreilles; et
une mimique, et des bonds!... La gloire du parquet tarasconnais.
On faisait des lieues pour l'entendre; mais, cette fois, ce qui
pimentait son r�quisitoire, c'�tait la parent� de l'orateur avec
le fameux Bompard, une des premi�res victimes de l'affaire de
Port-Tarascon.

Jamais accusateur ne se montra plus acharn�, plus passionn� moins
juste, moins partial; c'est ce qu'on aime � Tarascon, tout ce qui
vibre, tout ce qui vous monte!...

Comme il le secouait le pauvre Tartarin, assis avec son secr�taire
entre deux gendarmes! Quelle loque, sous ses crocs baveux,
devenait tout ce pass� de gloire!

Pascalon, �perdu, honteux, se cachait la t�te dans ses mains; mais
Tartarin, lui, tr�s calme, �coutait, le front droit, les yeux
clairs, sentant sa journ�e finie, l'heure venue du grand d�clin,
sachant qu'il y a des lois naturelles de grandeur comme de
pesanteur, et r�sign� � les subir toutes, pendant que Bompard du
Mazet, de plus en plus insultant, le repr�sentait comme un
vulgaire escroc abusant d'une renomm�e illusoire, de lions peut-
�tre jamais tu�s, d'ascensions peut-�tre jamais faites,
s'associant � un aventurier, � un inconnu, � ce duc de Mons que la
justice ne retrouvait m�me pas devant elle. Et il faisait Tartarin
plus sc�l�rat encore que ce duc de Mons, qui du moins n'exploitait
pas ses compatriotes, tandis que lui avait sp�cul� sur les
Tarasconnais, les avait vol�s, jugul�s, r�duits � aller aux
portes, � fouiller les balayures pour y chercher leur pain.�

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Books | Photos | Paul Mutton | Mon 19th Jan 2026, 1:12