La fille du capitaine by Alexandre Pouchkine


Main
- books.jibble.org



My Books
- IRC Hacks

Misc. Articles
- Meaning of Jibble
- M4 Su Doku
- Computer Scrapbooking
- Setting up Java
- Bootable Java
- Cookies in Java
- Dynamic Graphs
- Social Shakespeare

External Links
- Paul Mutton
- Jibble Photo Gallery
- Jibble Forums
- Google Landmarks
- Jibble Shop
- Free Books
- Intershot Ltd

books.jibble.org

Previous Page | Next Page

Page 1

Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivrait
constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce chapitre;
elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme
expéditif, manda aussitôt cette _canaille de Français_. On lui
répondit humblement que le _moussié_ me donnait une leçon. Mon
père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du
sommeil de l’innocence. De mon côté, j’étais livré à une
occupation très intéressante. On m’avait fait venir de Moscou une
carte de géographie, qui pendait contre le mur sans qu’on s’en
servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
solidité de son papier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant,
et, profitant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage.
Mon père entra dans l’instant même où j’attachais une queue au cap
de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me
secoua rudement par l’oreille, s’élança près du lit de Beaupré,
et, réveillant sans précaution, il commença à l’accabler de
reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le
pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le
collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que
se termina mon éducation.

Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m’amusant à faire
tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
avec les jeunes garçons de la cour. J’arrivai ainsi jusqu’au delà
de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.

Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des confitures
au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le
bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre,
venait d’ouvrir _l’Almanach de la cour_, qu’il recevait chaque
année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le
lisait qu’avec une extrême attention, et cette lecture avait le
don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par
coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien
le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
l’_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche,
quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant
des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l’_Almanach de la
cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi-
voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier
des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?»
Finalement mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et
resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait
jamais rien de bon.

«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s’adressant à ma
mère, quel âge a Pétroucha[5]?

-- Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma
mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia
Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...

-- Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au
service.»

La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une telle
impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile
d’exprimer la joie qui me saisit. L’idée du service se confondait
dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs qu’offre la
ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la
garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité
humaine.

Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre
l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé. La
veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une lettre pour
non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.

«N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part
le prince B...; dis-lui que j’espère qu’il ne refusera pas ses
grâces à mon Pétroucha.

-- Quelle bêtise! s’écria mon père en fronçant le sourcil;
pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B...?

-- Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef de
Pétroucha.

Previous Page | Next Page


Books | Photos | Paul Mutton | Tue 7th Sep 2010, 22:05