Sans dessus dessous by Jules Verne


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Page 39

Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour
plaisanter de choses si graves!

« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe!
Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles,
elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun
de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais
n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »

À cela que répondre?

Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner
quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston,
ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce
secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du
sphéroïde terrestre.

Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne
pouvaient être partagées par le nouveau ­ du moins, dans cette portion comprise
sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la
Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président
Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains,
n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions
que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de
l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils
l’étaient tous trois, et à un rare degré ­ des Yankees « coulés d’un bloc »
comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage
à la Lune.

Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le
golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il
est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de
territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la
baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de
nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de
son étamine?

« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ­ ceux qui ne voient
jamais que le côté périlleux des choses ­ est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et
si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane
commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux
plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni
la bombe dans le tonneau! »

On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les
délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre
d’articles en ce sens et des plus violents dans le _Standard_, Jan Harald dans
le journal suédois _Aftenbladet_, et le colonel Boris Karkof dans le journal
russe très répandu le _Novoié-Vrémia_. En Amérique même, les opinions se
divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du
président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent
contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le _Journal de
Boston_, la _Tribune_ de New-York, etc., firent chorus avec la presse
européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’_Associated Press_
et l’_United Press_, le journal est devenu un agent formidable d’informations,
puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de
beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.

En vain d’autres feuilles ­ non des moins répandues ­ voulurent-elles riposter
en faveur de la _North Polar Practical Association_! En vain Mrs Evangélina
Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles
de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls
que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à
démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T.
Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de
peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de
l’Europe.

Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les
membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils
laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même
pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter
une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion
publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un
projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère.

Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent
les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le
capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la
sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par
les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses
promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action,
déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien ­
ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au
point de vue de la sécurité générale ­ de désigner enfin quelles seraient les
parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout
ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait
savoir.

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Books | Photos | Paul Mutton | Mon 16th Feb 2026, 16:42