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Page 1
H.B.
LA CHASSE-GALERIE
I
Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le
fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient
envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis
qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le
sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe
de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez
de ces maudits-là dans mon jeune temps.
Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se
rapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule et
se préparait à raconter une histoire de circonstance.
On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,
dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait
été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.
Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du
contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le
cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de
pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse
mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait
terminer la soirée.
Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais
obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin
résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres
qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de
clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands
bois.
Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'on
appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et
qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes
les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire
prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui
faire raconter ses exploits.
II
--Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_
dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la
religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je
vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne
craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la
veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous
mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;
mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits
verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,
on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas
rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de
tignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--mais
elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien
lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze
heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me
laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en
attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un
quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous
allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter
la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier
voisin.
Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer
rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:
--Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du
quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je
m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
--À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de
cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,
qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le
travail du lendemain du jour de l'an?
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