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Page 42
Il saisit la longue-vue, que je lui pr�tai de suite, avec l'avidit�
qu'un homme qui aurait eu faim e�t mise � se jeter sur un morceau de
pain. Puis je le vis monter sur le haut du cocotier qui lui servait
d'observatoire, et promener tout autour de l'horizon le bout de la
longue-vue qu'il tenait avec une esp�ce d'ivresse....
�Tenez, s'�cria-t-il, voil� votre vaisseau qui vire de bord!... Il
cargue sa grand' voile en levant les _lofs_.... Ah mon Dieu! que c'est
heureux d'avoir une longue-vue! Je donnerais tout ce que j'ai ici, mon
bateau, mon rouffle, pour en avoir une, parce que je referais une autre
cabane, un autre bateau, et que je ne peux pas faire une longue-vue.
--Cet instrument para�t donc vous faire beaucoup d'envie? lui dis-je, en
voyant sa joie.
--Ah! monsieur, comment pouvez-vous me demander �a!
--Et si je vous en faisais cadeau?
--Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en
aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'l� d�j� que la
t�te me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...
--Eh bien! t�chez de conserver toute votre raison, et de me faire
l'amiti� de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....
--Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?
--N'y en a-t-il pas d'autres � bord?
--C'est vrai, il y a tant de choses � bord d'un vaisseau de ligne! Ce
n'est pas comme chez moi! mais c'est �gal, je suis ma�tre ici, et ce
n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.�
L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et
de reconnaissance; je me disposai � me rembarquer dans mon canot et �
m'�loigner de l'�le pour regagner le vaisseau. Le naufrag�, avant de me
faire ses adieux, m'attira � lui � quelques pas du groupe que formaient
mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit � l'oreille: �Surtout
n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France,
de faire dire � ma famille, � mon fr�re Thomas Giroux, qui demeure �
Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n� 17, que son fr�re Antoine est
devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi!
Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?
--J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre
famille aura bient�t des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?
--Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux,
voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand
philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez
maintenant.
--A merveille!�
Le malheureux venait de laisser �chapper l� le mot de l'humanit�, et ce
mot venait de trahir toute cette pr�tendue philosophie qu'une minute
auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'�tait r�sign� � vivre
seul sur un rivage d�sert, que dans l'espoir peut-�tre de faire parler
de lui un jour, et c'�tait aussi par amour d'une vaine gloire qu'il
s'�tait s�questr� du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et
son obscurit� condamnaient � vivre et � mourir oubli�!... Le bonheur ne
lui aurait m�me pas suffi: il fallait de l'�clat � sa r�clusion, de la
renomm�e pour l'exil volontaire qu'il s'�tait impos�: il fallait aussi,
en d'autres termes, une aur�ole de gloire sur son rouffle, une promesse
d'immortalit� peut-�tre sur sa d�pouille cadav�reuse qu'il abandonnerait
bient�t aux serpens de l'�le et aux oiseaux de proie de ce rivage
d�sert!
A peine e�mes-nous quitt� notre _grand philosophe_, que je le vis monter
sur le cocotier au sommet duquel il avait �tabli sa vigie. Il s'empressa
de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire pr�sent, sur mon
embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui
commen�ait � se faire, eut envelopp� de ses tranquilles voiles et _la
Barboude_ et le _rouffle_ de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'�tait
plant� pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace
entre lui et nous.
Notre vaisseau, envelopp� au large par une nuit obscure, avait hiss�
deux fanaux au haut du grand m�t pour m'indiquer sa position La mer
calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord
retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La
conversation que je venais d'avoir avec le naufrag� de _la Barboude_
m'occupait encore tout entier, et absorb� dans mes r�flexions sur
l'�trange abandon auquel s'�tait r�sign� cet homme extraordinaire, je ne
fus r�veill� pour ainsi dire de ma pr�occupation, que lorsque la voix de
la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: �_Oh de la
chaloupe_! vient-elle � bord?...� En revoyant notre vaisseau, mes amis
et les gens de cet �quipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir
fait un r�ve.... �Quelle diff�rence, me dis-je, entre l'exil de ce
malheureux et le mouvement de ce bord o� l'espace suffit � peine � cette
multitude de matelots!...� Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau
n'�tait � peu pr�s qu'une prison, je crus en revenant de _la Barboude_
rentrer dans une ville opulente et populeuse!
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