D'Alembert by Joseph Bertrand


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Page 3

BATISTE LEROND
est
D'ALENBERT, SOIT.

Il n'est pas impossible que le jeune géomètre, familier avec la théorie
des permutations, ait tourné lui-même cette inversion assez conforme aux
habitudes de l'époque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on
le nommait dès l'enfance le chevalier Daremberg.

Les Archives nationales possèdent l'inventaire après décès de
Michel-Camus Destouches, commissaire général de l'artillerie, frère et
héritier du père de d'Alembert. On y lit:

«_Item_, une autre liasse contenant seize pièces qui sont mémoires
des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et
payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir
au compte des arrérages de la pension viagère de 1 200 livres par an à
lui léguées par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.»

Le testament de Louis-Camus Destouches, conservé dans l'étude de
Me Robineau, notaire à Paris, porte d'autre part: «Je donne et
lègue............., plus au sieur Jean d'Arembert à présent en pension
chez Bérée, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viagère, que
je veux et entends qui lui soient régulièrement payées et par préférence
à tous autres legs, en ayant touché les fonds de ceux à qui il
appartient, et, s'il est encore en bas âge quand je mourrai, on lui
nommera un tuteur _ad hoc_.»

Que signifient ces mots, _en ayant touché les fonds de ceux à qui il
appartient_?

Le legs serait-il un souvenir de sa mère, le seul qu'il en ait jamais
reçu?

Les Archives nationales possèdent une lettre de d'Alembert du mois de
mars 1779, adressée au ministre de la maison du roi et commençant par
ces mots:

«J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y
trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a été donné que dans
mon enfance et que j'ai toujours porté depuis, mais je suis connu
de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom
véritable.»

L'orthographe des noms au XVIIIe siècle avait moins de fixité
qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de considérer d'Alembert,
d'Arenbert et d'Aremberg comme trois manières d'écrire le même nom.

D'Alembert apprit au collège ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit
excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le
texte Archimède et Ptolémée. On l'exerça, conformément à la tradition,
à _circonduire_ et allonger des périodes et à faire brillamment des
amplifications, nom très convenable, disait-il plus tard, non sans
quelque injustice, à noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on
pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en
amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles,
développé par ses maîtres au collège Mazarin, n'a pas peu contribué
sans doute, n'en déplaise à d'Alembert, à ses succès comme orateur
académique. S'ils n'ajoutent rien à sa gloire, ils ont pu, en procurant
à ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de
sa vie.

Après avoir passé--c'est ainsi que lui-même juge ses études--sept ou
huit ans à apprendre des mots ou à parler sans rien dire, il commença
ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'étude des choses:
c'était la définition de la philosophie. On désignait alors sous ce
nom la logique ou, à très peu près, ce que le maître de philosophie se
proposait d'apprendre à M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des
universaux; bien juger, par le moyen des catégories, et bien construire
un syllogisme, par le moyen des figures:

_Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._

On se demandait si la logique est un art ou une science, si la
conclusion est de l'essence du syllogisme.

Quoique la forme prête à la comédie, ne nous persuadons pas qu'une telle
étude ne fût alors qu'une inutile et ridicule curiosité. Nul ne songe
aujourd'hui à invoquer les règles du syllogisme, on ne le comprendrait
pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces règles rigoureuses et
irréprochables étaient connues de tous les honnêtes gens, il suffisait,
aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de résoudre
_in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun
félicitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait
avoir raison.

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Books | Photos | Paul Mutton | Wed 7th Jan 2009, 3:32