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Page 2
«Son père le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert,
de ses gentillesses et bientôt de ses réponses, qui annonçaient, dès
l'âge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et
son maître était enchanté de son esprit.
«Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse à Mme de Tencin,
obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait où il l'avait placé, et par les
caresses et les questions qu'il adressa à son fils en tira beaucoup de
réponses qui le divertirent et l'intéressèrent. «Avouez, madame, dit M.
Destouches à Mme de Tencin, qu'il eût été bien dommage que cet aimable
enfant eût été abandonné.» D'Alembert, qui avait alors sept ans, se
souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de Mme de
Tencin, qui se leva à l'instant en disant: «Partons, car je vois qu'il
ne fait pas bon ici pour moi.»
«M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert à sa famille, qui
jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme
Suard, il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son père une
fois par semaine, et il était toujours reçu avec autant d'égards que
d'estime et d'amitié.
«En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa à lui
demander s'il était vrai que Mme de Tencin lui eût fait dire par un ami,
quand il eut acquis une grande célébrité, qu'elle serait charmée de
le voir: «Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de
semblable.--Cependant, monsieur, on vous prête dans cette occasion une
réponse très fière à une mère qui, jusqu'à votre célébrité, ne vous
avait pas donné un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes
applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment.--Ah! me dit-il,
jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'aurait
réclamé; il m'eût été trop doux de la recouvrer.»
«Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien à Astuc, son
médecin. On prétendit que c'était un fidéicommis et que le bien devait
passer à d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reçu; il disait qu'elle
aimait beaucoup Astuc et que, quant à lui, il était bien sûr qu'elle
n'avait pas plus pensé à lui à sa mort que pendant sa vie.»
L'éducation des pupilles du cardinal était complète et brillante. Cent
livres par an leur étaient accordées pour leur entretien et menues
dépenses: une _académie_ annexée au collège devait leur enseigner
l'équitation, l'escrime et la danse. L'Université de Paris, exécutrice
des volontés du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer.
D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manières et ne les
connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes études. La famille
de Destouches, heureuse sans doute de ses succès, ne cessa jamais de
veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Faculté
des arts. A la fin de l'année 1735, le jeune écolier, âgé de dix-huit
ans, fut reçu bachelier ès arts. Il est inscrit sous le nom de
Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches
perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la réclamation du candidat
Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille
veut lui imposer. Une note du recteur du collège des Quatre-Nations
atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une même personne et l'un des
plus brillants élèves du collège:
_Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a
parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis
Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio
Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo
alio cognomine._
_Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem
prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna
cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim
ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum
lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris
longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui
se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc
postulat inscribi se Joannem Lerond._
Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de
Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par
une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert,
qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles.
Je proposerai une remarque au moins singulière.
L'anagramme de
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