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Page 1
D'Alembert fut exposé quelques heures après sa naissance, le 17 novembre
1717, sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond.
Cette petite église, démolie en 1748, avant d'être un sanctuaire
particulier, avait été une chapelle dépendant de la cathédrale ou, pour
parler plus exactement, le baptistère même de Notre-Dame de Paris,
accolé à la gauche de la façade, dont Claude Frollo, pendant sa chute,
apercevait le toit, «petit comme une carte ployée en deux».
Dans plusieurs églises, à Sens et à Auxerre notamment, les
chapelles réservées aux cérémonies du baptême s'appellent également
Saint-Jean-Lerond.
La mère de d'Alembert, en le livrant à la charité publique, s'était
réservé heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptisé
par les soins d'un commissaire de police, reçut le nom de Jean-Baptiste
Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Crémery, près de
Montdidier; il y resta six semaines. La première nourrice, Anne Frayon,
femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, reçut 5
livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze
premiers jours du second. Molin, médecin du roi, probablement accoucheur
de la mère, l'avait réclamé en prenant l'engagement de pourvoir à ses
besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention
de ce praticien célèbre par son avarice. «Jamais, disait-il, mes
héritiers n'auront autant de plaisir à dépenser mon bien que j'en ai eu
à l'amasser.» Cette fortune était grande, on le devine; d'Alembert n'en
eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'était que le prête-nom de son
père, le chevalier Destouches, général d'artillerie. Destouches, au mois
de novembre 1717, était en mission à l'étranger. Au retour, il s'informa
de l'enfant. La mère était Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur
cardinal-archevêque de Lyon. Nous n'avons ici qu'à nous détourner
d'elle.
Désireuse avant tout d'éviter le scandale, elle ne demandait à l'enfant,
s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. Cédant cependant aux
instances de Destouches, elle lui donna, quoique à regret, le moyen de
retrouver le pauvre abandonné.
Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726,
l'enfant, âgé de neuf ans, laissait prévoir déjà ce qu'il serait un
jour. On l'avait placé dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine,
celui de Bérée, où Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour
sa mère et méritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son
orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des leçons
de Bérée, qui, dès l'âge de dix ans, déclarait n'avoir plus rien à lui
apprendre.
Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans
appui: il lui léguait 1 200 livres de rente et le recommandait
à l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par
l'influence des parents de son père que d'Alembert, à l'âge de
douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au collège des
Quatre-Nations. C'était une grande faveur.
Ce collège, fondé par la volonté du cardinal Mazarin, ne recevait que
des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles
nobles, s'il était possible, et originaires de l'une des provinces
récemment annexées à la France. Jean Lerond y fut admis comme
gentilhomme.
D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa mère dans le
monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que
devenu célèbre il ait refusé de la voir. C'est Mme de Tencin qui le
fuyait comme un remords. Le récit de Mme Suard, dans ses Mémoires, a
toutes les apparences de la vérité:
«M. d'Alembert, dit-elle, m'a parlé avec la plus grande confiance de Mme
de Tencin, sa mère, et de son père, M. Destouches, militaire distingué
et le plus honnête homme du monde.
«M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reçu avec
une tête pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des
fuseaux, terminées par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son
père l'emporta bien enveloppé dans son carrosse et parcourut tout Paris
pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un
enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin
il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touchée de pitié pour ce
pauvre petit être, consentit à s'en charger et promit au père qu'elle
ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour le lui conserver: elle y
parvint à force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont été
témoins de la tendresse qu'il a conservée pour cette excellente femme,
qui s'est montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle
jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle
de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa chère nourrice, la
consoler de ses peines, faire des caresses à ses petits enfants, et la
laissait heureuse d'avoir un tel fils.»
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