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Page 55
« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
de la respiration.
« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
liquide n’abandonnera pas totalement.
« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir
des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes
zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers
doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la
pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut
plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
autres segments.
« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté
à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres
d’eau moins son altitude actuelle la couche liquide, tout en diminuant,
s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie
asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du
détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme
d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg,
Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de
l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable,
mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des
Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
d’émigrer avant la catastrophe.
« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie
du globe.
« Tel doit être le résultat abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus
de la nouvelle surface des mers produit par la dénivellation, à la surface du
sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les
intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à
temps dans sa criminelle tentative! »
XVI
Dans lequel le choeur des mécontents va
_crescendo_ et _rinforzando_.
D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à
les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres
où le danger serait nul.
Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les
inondés.
L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses,
mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.
Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens
de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de
s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur
faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du
nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien,
ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai,
mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour
donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène
sans compter, à défaut d’ozone… et encore!
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