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Page 37
Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie
d’abréger commune d’ailleurs à tous ses camarades il signait généralement
APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent
dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement
il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa
taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ
deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu
petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec
entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son
pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont
gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par
l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto »,
autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon
dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose.
Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux
prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce
qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi
bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a
pas d’acacias, que dans les « casers » dortoirs où les rangements de son
bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument
méthodique.
Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand
corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le
croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou
l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux
sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que
parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le
reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En
somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès
immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.
Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le
disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir
eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec
une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par
la « martigalade » suivante :
« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des
conversations inintelligibles pour elle!… »
Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!
C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine
étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il
l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre
l’affaire de la _North Polar Practical Association_. Et voilà pourquoi, à cette
époque, il se trouvait aux États-Unis.
Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de
Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint
jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle
le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant non
sans raison.
Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président
Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!…
Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la
prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de
coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et
au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non!
ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à
l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront
prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de
l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude
suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer,
le mouvement diurne! Et c’est bien là le _canisdentum!_ »
Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!
« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un
chambardement général! »
En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel »,
il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et
Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu,
il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au
corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de
ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.
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