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Page 106
LE DUC:
Vraiment c'était un être ?. . .
ROXANE:
Il fallait le connaître !
LE DUC:
Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
. . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
ROXANE:
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
LE DUC:
Même mort, vous l'aimez ?
ROXANE:
Quelquefois il me semble
Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
LE DUC (après un silence encore):
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
ROXANE:
Oui, souvent.
--Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
--Car je ne tourne plus même le front !--sa canne
Descendre le perron; il s'assied; il ricane
De ma tapisserie éternelle; il me fait
La chronique de la semaine, et. . .
(Le Bret paraît sur le perron):
Tiens, Le Bret !
(Le Bret descend):
Comment va notre ami ?
LE BRET:
Mal.
LE DUC:
Oh !
ROXANE (au duc):
Il exagère !
LE BRET:
Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
ROXANE:
Mais son épée inspire une terreur profonde.
On ne viendra jamais à bout de lui.
LE DUC (hochant la tête):
Qui sait ?
LE BRET:
Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
La solitude, la famine, c'est Décembre
Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
--Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
LE DUC:
Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal,
Ne le plaignez pas trop.
LE BRET (avec un sourire amer):
Monsieur le maréchal !. . .
LE DUC:
Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
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